— Je ne sais pas, répondit-elle en le prenant à bras-le-corps. Il ne faut pas sortir ce soir: il y a des revenants et des rêves dehors.

— Ah! dit Barnabé, frissonnant tout bas.

— Il ne fait pas bon à bouger d'ici ce soir, et demain nous quittons la place.

— Quelle place? Cette cabane… avec le petit jardin, mère?

— Oui, demain matin au lever du soleil. Il nous faut aller à Londres; tâcher de nous perdre dans cette grande cohue: on nous suivrait à la trace dans toute autre ville: et puis, après cela, nous nous remettrons en route pour aller chercher quelque nouveau gîte.»

Il ne fallait pas grands efforts de persuasion pour réconcilier Barnabé avec l'idée d'un changement. Au premier moment il était fou de joie: le moment d'après il était accablé de chagrin, en songeant qu'il allait se séparer de ses amis les chiens. Le moment d'après, il était plus enchanté que jamais; puis il frissonnait à l'idée que sa mère lui avait parlé de revenants pour l'empêcher de sortir ce soir, et rien n'égalait sa terreur et la singularité de ses questions. À la fin, grâce à la mobilité de ses sentiments, il surmonta sa peur, et se couchant tout habillé, pour être plus tôt prêt le lendemain, il s'endormit bientôt devant le triste feu de tourbe.

La mère ne ferma pas l'oeil; elle resta près de lui à veiller. Chaque souffle de vent qu'elle entendait au dehors retentissait à ses oreilles comme ce pas redouté qu'elle connaissait si bien à sa porte, ou comme cette main scélérate posée sur le loquet; cette nuit calme de l'été fut pour elle une nuit d'horreur. Enfin, Dieu merci! le jour parut. Quand elle eut fini les petits préparatifs nécessaires pour son voyage, et fait à genoux sa prière avec bien des larmes, elle éveilla Barnabé qui, au premier appel, sauta gaiement sur ses pieds.

Son paquet d'habillements n'était pas bien lourd à porter, et Grip était plutôt un plaisir qu'une gêne. Au moment où le soleil darda sur la terre ses premiers rayons, ils fermèrent la porte de leur maison désormais abandonnée, et partirent. Le ciel était bleu et clair. L'air était frais et chargé de doux parfums. Barnabé, les yeux en l'air, riait à gorge déployée.

Mais, comme c'était un des jours qu'il avait l'habitude de consacrer à ses grandes excursions, un des chiens, le plus laid de tous, vint d'un bond à ses pieds et se mit à sauter autour de lui en signe de joie. Quand il fallut faire la grosse voix pour le faire retourner chez lui, cela coûta beaucoup à Barnabé. Le chien battit en retraite, reculant d'un air moitié incrédule, moitié suppliant; puis, après avoir reculé quelques pas, il s'arrêta.

C'était le dernier appel d'un vieux camarade, d'un ami fidèle… repoussé désormais. Barnabé ne put supporter cette idée, et, quand il fit de la main, en secouant sa tête, à son compagnon de plaisir et de promenade, le dernier signe d'adieu pour le renvoyer chez lui, il éclata en un torrent de larmes.