M. Haredale, donnant à peine un coup d'oeil à ces groupes en passant, et un coup d'oeil distrait, avait déjà presque traversé la salle, lorsque son attention fut attirée par deux personnes debout devant lui. L'une d'elles, un gentleman d'une mise élégante, portait à la main une badine qu'il faisait tourner, en se promenant, de la façon la plus fashionable; l'autre l'écoutait d'un air de chien couchant, avec des manières obséquieuses et rampantes: c'était à peine s'il se permettait de glisser un mot dans leur colloque. La tête rentrée dans les épaules jusqu'aux oreilles, il se frottait les mains avec une basse complaisance, ou répondait de temps en temps par une simple inclination de tête, qui tenait un juste milieu entre un signe d'approbation et une plate révérence.
Après tout, ces deux hommes n'offraient rien de bien remarquable: car ce n'est déjà pas si rare de voir des gens faire une cour servile à un bel habit accompagné d'une canne, sans vouloir parler ici des cannes à pommes d'or ou d'argent de nos seigneurs les lords, ni des baguettes officielles de nos magistrats. Et pourtant, dans ce monsieur bien mis, et aussi dans l'autre, il y avait quelque chose qui fit éprouver à M. Haredale une sensation désagréable. Il hésita, s'arrêta, et se disposait à se jeter de côté pour éviter leur rencontre, lorsque, au même moment, les deux autres, s'étant retournés vivement, se trouvèrent face à face avec lui avant qu'il eût pu leur échapper.
Le gentleman à la canne leva son chapeau et commençait à s'excuser de ce choc imprévu; M. Haredale se hâtait d'accepter l'explication et de s'évader, quand le premier s'arrêta tout court et s'écria: «Tiens! c'est Haredale! Parbleu! voilà qui est étrange!
— C'est vrai, répondit-il avec impatience. Oui, je…
— Mon cher ami, cria l'autre en le retenant, comme vous êtes pressé! Une minute, Haredale, au nom de notre ancienne connaissance.
— Je suis pressé, en effet. Nous ne désirions cette rencontre ni l'un ni l'autre. Nous n'avons rien de mieux à faire que de l'abréger. Bonsoir.
— Fi! fi! répliqua sir John, car c'était lui, vous êtes aussi trop maussade. Justement nous parlions de vous. J'avais encore votre nom sur les lèvres; peut-être même me l'avez-vous entendu prononcer… Non? J'en suis fâché, j'en suis vraiment fâché. Vous reconnaissez notre ami ici présent, Haredale? convenez que c'est une singulière rencontre.»
L'ami en question, évidemment mal à son aise, avait pris la liberté de serrer le bras de sir John et de lui faire entendre, par toute sorte d'autres signes, qu'il désirait éviter cette présentation. Mais comme cela n'entrait pas dans les vues de sir John, il n'eut pas l'air de s'apercevoir de ces supplications muettes, et le montra de la main, en même temps qu'il disait «notre ami,» pour appeler plus particulièrement sur lui l'attention.
Notre ami n'eut donc plus d'autre ressource que d'étaler sur son visage le plus brillant sourire dont il pouvait disposer, et de faire une révérence propitiatoire au moment où M. Haredale tourna sur lui ses yeux. Se voyant reconnu, il avança la main d'un air de gaucherie et d'embarras, qui ne fit qu'augmenter lorsque Haredale la rejeta d'un air de mépris, en disant froidement:
«M. Gashford! Alors on ne m'avait pas trompé. Il paraît, monsieur, que vous avez décidément jeté le masque, et que vous poursuivez à présent avec l'ardeur amère d'un renégat ceux dont les opinions étaient autrefois les vôtres. Grand honneur pour la cause que vous embrassez, monsieur! Je fais mon compliment à celle que vous venez d'épouser, d'avoir fait, une pareille acquisition.»