Le secrétaire se frottait les mains avec force révérences, comme pour désarmer son adversaire en s'humiliant devant lui. Sir John Chester s'écriait de l'air le plus réjoui: «Vraiment, il faut convenir que c'est une singulière rencontre!» Et là-dessus il prenait dans sa tabatière une prise de tabac avec son calme ordinaire.
«M. Haredale, dit M. Gashford, levant les yeux en cachette et les baissant tout de suite après, quand ils eurent rencontré le regard fixe et ferme du premier, M. Haredale est trop consciencieux, trop honorable, trop sincère, assurément, pour attribuer à d'indignes motifs un changement d'opinions plein de loyauté, même quand ces opinions nouvelles ne seraient pas d'accord avec celles qu'il professe lui-même; M. Haredale est trop juste, trop généreux, d'une intelligence trop éclairée, pour…
— Ah! vraiment, monsieur? reprit l'autre avec un sourire sarcastique en le voyant s'arrêter embarrassé. Vous disiez donc…?
Gashford haussa légèrement les épaules et, baissant encore les yeux sur les dalles, garda le silence.
«Non; mais, réellement, dit John venant alors à son aide, convenons que c'est une rencontre tout à fait singulière. Haredale, mon cher ami, pardon; je ne crois pas que vous soyez frappé, comme il faut l'être, de ce qu'elle a de remarquable. Voyez un peu: nous voici là, sans rendez-vous préalable, trois anciens camarades de collège, réunis dans la salle de Westminster; trois anciens pensionnaires du triste et ennuyeux séminaire de Saint-Omer, où vous deux vous étiez obligés, par votre titre de catholiques, de faire votre éducation, et où moi, l'une des espérances en herbe du parti protestant de ce temps-là, j'avais été envoyé pour prendre des leçons de français d'un Parisien pur sang.
— Vous pourriez ajouter une particularité qui rend la chose encore plus singulière, sir John, dit M. Haredale: c'est que quelques-unes de ces espérances en herbe du parti protestant sont en ce moment liguées dans l'édifice là-bas pour nous dépouiller du privilège abusif et monstrueux d'apprendre à nos enfants à lire et à écrire; c'est que, dans ce pays de liberté prétendue, en Angleterre même, où nous entrons par milliers tous les ans dans vos troupes pour défendre votre liberté, et pour aller mourir en masse à votre service dans les sanglantes batailles du continent, vous aussi, par milliers, à ce que j'entends dire, vous vous laissez persuader par ce M. Gashford, qu'il faut nous regarder tous comme des loups et des bêtes fauves. Vous pourriez ajouter encore que cela n'empêche pas cet homme-là d'être reçu dans votre société, de se promener tranquillement par les rues en plein jour, la tête levée (pas comme en ce moment): et je vous réponds que ce n'est pas la particularité la moins étrange de cette étrange rencontre.
— Oh! vous êtes bien sévère pour notre ami, répliqua sir John avec un sourire engageant; vraiment, je vous trouve bien sévère avec notre ami.
«Laissez-le continuer, sir John, dit Gashford en tripotant ses gants, laissez-le continuer, j'y mettrai de la patience, sir John. Quand on a l'honneur de votre estime, on peut se passer de celle de M. Haredale. M. Haredale est un des hommes qui se sentent atteints par nos lois pénales, et naturellement je ne dois pas m'attendre à me voir en faveur auprès de lui.
— Ma faveur! monsieur, repartit Haredale, jetant un regard amer à l'autre interlocuteur, elle vous est au contraire si bien acquise, que je suis charmé de vous voir en si bonne compagnie. N'êtes- vous, pas à vous deux, l'essence de votre fameuse Association?
— Je dois vous dire, reprit sir John de son air le plus doucereux, qu'ici vous faites une méprise. C'est de votre part, pour un homme aussi exact et aussi judicieux, une erreur qui m'étonne. Je n'appartiens pas à l'Association dont vous parlez; je professe un immense respect pour ses membres, mais je n'en fais pas partie, quoique je sois, il est vrai, opposé par conscience à ce qu'on vous rende vos droits. Je regarde cela comme mon devoir, j'en ai beaucoup de regret; mais c'est une nécessité fâcheuse, et qui me coûte plus que vous ne pensez… Voulez-vous une prise? si vous ne voyez pas d'inconvénient à prendre cette légère infusion d'un parfum innocent, vous en trouverez l'arôme exquis, j'en suis sûr.