Les bonnes gens du Maypole, qui ne se doutaient guère du changement qui bientôt allait se faire dans leur rendez-vous favori, entrèrent dans la forêt pour se rendre à Londres. Ils ne prirent pas la grand'route, pour éviter la chaleur et la poussière, et se tinrent dans les sentiers à travers champs. À mesure qu'ils approchaient de leur destination, ils se mirent à faire des questions aux gens qui passaient, sur l'émeute, sur la vérité ou la fausseté des récits qu'on leur en avait faits. Les réponses qu'ils reçurent laissaient bien loin derrière elles les chétives nouvelles qui avaient pénétré dans la paisible bourgade de Chigwell. Un homme leur dit que, cette après-midi même, la troupe, chargée de conduire à Newgate quelques émeutiers qu'on venait d'interroger en justice, avait été attaquée par la populace et forcée de faire retraite; un autre, que l'on était en train de démolir la maison de deux témoins à charge près de Clare-Market, au moment où il était parti de Londres; un autre, que l'on devait mettre ce soir le feu à celle de sir Georges Saville, dans le quartier de Leicester-Field, et que sir Georges passerait un mauvais quart d'heure s'il tombait entre les mains du peuple, parce que c'était lui qui avait présenté le bill en faveur des catholiques. Tous s'accordaient à dire que l'émeute était à l'oeuvre, plus forte et plus nombreuse que jamais; qu'il ne faisait pas bon dans les rues; que l'épouvante publique croissait à chaque moment, et qu'il y avait déjà un grand nombre de familles qui s'étaient sauvées à la campagne. Passa un drôle qui portait les couleurs populaires et qui les insulta pour n'avoir point de cocardes à leurs chapeaux, en leur recommandant d'aller voir le lendemain soir une fameuse poussée qu'on allait donner aux portes de la prison. Un autre leur demanda si c'est qu'ils étaient incombustibles, de sortir ainsi sur les chemins sans porter la marque distinctive des honnêtes gens; enfin un troisième, qui allait à cheval tout seul leur ordonna de lui jeter chacun un shilling dans son chapeau, pour la quête des émeutiers.
Malgré le désagrément de se voir ainsi rançonnés, et la crainte que leur causaient tous ces renseignements, ils persistèrent, puisqu'ils avaient tant fait que de venir, dans la résolution de pousser plus loin et d'aller voir de leurs propres yeux l'état réel des choses. Ils doublèrent le pas, comme on fait toujours en pareil cas, lorsqu'on vient du recevoir des nouvelles qui vous intéressent; et, ruminant, chacun de leur côté, les rapports qu'ils venaient d'entendre, ils ne se disaient pas grand'chose.
Or, la nuit était venue, et, quand ils approchèrent de Londres, ils eurent de loin la triste confirmation de ce qu'on leur avait dit, dans la lueur qu'ils purent voir de trois incendies, tout près l'un de l'autre, dont la flamme jetait une réverbération lugubre dans le ciel. En arrivant à l'entrée des faubourgs, ils aperçurent, à la porte de presque toutes les maisons, ces mots écrits à la craie, en gros caractères: «Pas de papisme!» Les boutiques étaient fermées, l'alarme et la crainte se lisaient sur tous les visages.
Chacun de nos curieux faisait à part soi ces remarques peu rassurantes, sans les communiquer à ses camarades, lorsqu'ils arrivèrent à une barrière qui se trouvait fermée. Ils passaient par le Tourniquet sur la contre-allée, comme un cavalier, venant de Londres au grand galop, appela d'un ton très ému le garde- barrière: «Vite, vite, ouvrez-moi, au nom du ciel!»
À cette prière si pressante et si véhémente, l'homme accourut, une lanterne à la main, et se disposait à ouvrir, lorsque, jetant par hasard les yeux derrière lui, il s'écria: «Bonté divine! qu'est-ce que c'est que ça? encore un feu?»
À ces mots, les trois amateurs de Chigwell tournèrent la tête et virent à distance, juste dans la direction d'où ils venaient, jaillir une nappe de feu qui jetait sur les nuages une clarté menaçante, comme si l'incendie était en effet derrière eux, semblable à un soleil couchant de sinistre présage.
«Si je ne me trompe, dit le cavalier, je sais d'où partent ces flammes. Allons! mon brave homme, ne restez pas là pétrifié. Ouvrez-moi la porte.
— Monsieur, lui cria le portier en mettant la main sur la bride de son cheval, au moment où il lui ouvrait un passage, je crois vous reconnaître, monsieur; croyez-moi, n'allez pas plus loin. Je les ai vus passer, je sais de quoi ces gens-là sont capables. Ils vous assassineront.
— Soit! dit le cavalier, toujours l'oeil fixé sur le feu, et non sur son interlocuteur.
— Mais, monsieur, monsieur, cria l'homme en serrant encore davantage la bride, si vous voulez aller plus loin, portez donc au moins le ruban bleu. Tenez! monsieur, ajoutât-il en détachant la cocarde de son chapeau. Si je la porte, ce n'est pas par goût, c'est par nécessité; c'est que j'ai peur pour moi et pour ma maison. Prenez-la seulement pour cette nuit… pour cette nuit seulement.