— Elles se seront sauvées, j'espère, avant le commencement de ces scènes affreuses, dit M. Haredale, qui, au milieu de son agitation, de son désir impatient de remonter à cheval, et de son peu d'habileté pour débrouiller des cordes emmêlées, n'avait pas seulement défait encore un noeud. Daisy un couteau!
— Vous n'auriez pas, dit John regardant autour de lui comme pour chercher son mouchoir de poche ou quelque autre bagatelle qu'il aurait perdue, vous n'auriez pas, l'un ou l'autre, trouvé quelque part par là… un cercueil?
— Willet!» cria M. Haredale.
Salomon laissa tomber de ses mains le couteau, et sentit une sueur froide lui courir tout le long du corps. «Ciel! s'écria-t-il.
— C'est que, voyez-vous, continua John sans les regarder, un moment avant de vous voir, j'ai reçu la visite d'un mort qui allait là-bas. Et s'il avait apporté là sa bière ou que vous l'eussiez rencontrée sur le chemin, j'aurais bien pu vous dire le nom qu'il y avait sur la plaque. Enfin, s'il ne l'a pas apportée, ça ne fait rien.»
M. Haredale, qui venait d'écouter ces paroles avec une attention palpitante, se releva à l'instant droit sur ses pieds, et, sans dire un seul mot, emmena Salomon Daisy à la porte, monta à cheval, le prit en croupe derrière lui, et vola plutôt qu'il ne galopa vers cet amas de ruines, qui était encore un château majestueux quand le soleil couchant l'avait éclairé la veille de ses derniers feux. M. Willet les regarda, les écouta, ramena ses yeux sur lui- même pour bien s'assurer qu'il n'était plus garrotté, et, sans donner le moindre signe d'impatience, de surprise ou de désappointement, retomba doucement dans l'état léthargique dont il n'était sorti un moment que d'une manière très imparfaite.
M. Haredale attacha son cheval à un tronc d'arbre, et, serrant le bras de son compagnon, se glissa doucement le long du sentier, dans les lieux où était hier encore son jardin. Il s'arrêta un instant à regarder ses murs fumants et les étoiles qui envoyaient leur lumière, à travers les toits et les planchers ouverts, jusque sur le tas de cendres et de poussière. Salomon jeta de côté un coup d'oeil timide sur sa figure, et vit que ses lèvres étaient étroitement serrées l'une contre l'autre, que ses traits respiraient une résolution sombre, sans qu'il lui échappât une larme, un regard, un geste qui trahît sa douleur.
Il tira son épée, tâta sa poitrine, comme s'il portait sur lui d'autres armes cachées, saisit de nouveau Salomon par le poignet, et fit, d'un pas discret, le tour de la maison. Il regardait à chaque porte, à chaque ouverture, revenait sur ses pas, quand il entendait seulement remuer une feuille, et cherchait à tâtons, les mains étendues devant lui, dans chaque encoignure plus obscure. C'est ainsi qu'ils firent tout le tour des bâtiments. Mais ils revinrent au point de départ sans avoir rencontré aucune créature humaine, ou sans trouver le moindre indice qu'il y eût là quelque traînard caché.
Après un moment de silence, M. Haredale se mit à crier à deux ou trois reprises, puis enfin il dit tout haut: «Y a-t-il quelqu'un de caché ici, qui connaisse ma voix! il n'y a plus rien à craindre: il peut se montrer. S'il y a là quelqu'un de ma maison, je le prie de me répondre.» Il les appela tous par leur nom, les uns après les autres; l'écho répéta sa voix lugubre sur bien des tons; ensuite tout redevint muet comme auparavant.
Ils se tenaient au pied de la tourelle où était suspendue la cloche d'alarme. Le feu ne l'avait pas épargnée, et depuis, les planchers en avaient été sciés, coupés, enfoncés. Elle était ouverte à tous les vents. Cependant il y restait un bout d'escalier au bas duquel était accumulé un grand tas de cendres et de poussière; des fragments de marches ébréchées et rompues offraient ça et là une place mal sûre et mal commode pour y poser le pied, puis il disparaissait derrière les angles saillants du mur, ou dans les ombres profondes que projetaient sur lui d'autres portions de ruines: car, pendant ce temps-là, la lune s'était levée à l'horizon et brillait d'un grand éclat.