Le neveu de Scrooge s'abandonna bruyamment à un nouvel accès d'hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de la contagion, quoique la petite soeur potelée essayât apparemment de le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le monde sans exception suivit son exemple.

«J'allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu'en nous faisant mauvais visage et en refusant de venir se réjouir avec nous, il perd quelques moments de plaisir qui ne lui auraient pas fait de mal. À coup sûr, il se prive d'une compagnie plus agréable qu'il ne saurait en trouver dans ses propres pensées, dans son vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres poudreuses. Cela n'empêche pas que je compte bien lui offrir chaque année la même chance, que cela lui plaise ou non, car j'ai pitié de lui. Libre à lui de se moquer de Noël jusqu'à sa mort, mais il ne pourra s'empêcher d'en avoir meilleure opinion, j'en suis sûr, lorsqu'il me verra venir tous les ans, toujours de bonne humeur, lui dire: «Oncle Scrooge, comment vous portez-vous?» Si cela pouvait seulement lui donner l'idée de laisser douze cents francs à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Je ne sais pas, mais pourtant je crois bien l'avoir ébranlé hier.»

Ce fut à leur tour de rire maintenant à l'idée présomptueuse qu'il eût pu ébranler Scrooge. Mais comme il avait un excellent caractère, et qu'il ne s'inquiétait guère de savoir pourquoi on riait, pourvu que l'on rît, il les encouragea dans leur gaieté en faisant circuler joyeusement la bouteille.

Après le thé, on fit un peu de musique; car c'était une famille de musiciens qui s'entendaient à merveille, je vous assure, à chanter des ariettes et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire gronder sa basse comme un artiste consommé, sans avoir besoin de gonfler les larges veines de son front, ni de devenir rouge comme une écrevisse. La nièce de Scrooge pinçait très bien de la harpe: entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un rien que vous auriez pu apprendre à siffler en deux minutes), justement l'air favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher Scrooge à sa pension, comme le fantôme de Noël passé le lui avait rappelé. À ces sons bien connus, tout ce que le spectre lui avait montré alors se présenta de nouveau à son souvenir; de plus en plus attendri, il songea que, s'il avait pu souvent entendre cet air, depuis de longues années, il aurait sans doute cultivé de ses propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie, ce qui valait mieux que d'aiguiser la bêche impatiente du fossoyeur qui avait enseveli Jacob Marley.

Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au bout de quelques instants, on joua aux gages touchés, car il faut bien redevenir enfants quelquefois, surtout à Noël, un jour de fête fondé par un Dieu enfant. Attention! voilà qu'on commence d'abord par une partie de colin-maillard. Oh! le tricheur de Topper! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau, mais, n'ayez pas peur, il n'a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sûr qu'il s'est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l'esprit de Noël présent ne s'y est pas laissé prendre. La manière dont le soi-disant aveugle poursuit la petite soeur rondelette au fichu de dentelle est une véritable insulte à la crédulité de la nature humaine. Qu'elle renverse le garde-feu, qu'elle roule par-dessus les chaises, qu'elle aille se cogner contre le piano, ou bien qu'elle s'étouffe dans les rideaux, partout où elle va, il y va; il sait toujours reconnaître où est la petite soeur rondelette; il ne veut attraper personne autre; vous avez beau le heurter en courant, comme tant d'autres l'ont fait exprès, il fera bien semblant de chercher à vous saisir, avec une maladresse qui fait injure à votre intelligence, mais à l'instant il ira se jeter de côté dans la direction de la petite soeur rondelette. «Ce n'est pas de franc jeu», dit-elle souvent en fuyant, et elle a raison; mais lorsqu'il l'attrape à la fin, quand, en dépit de ses mouvements rapides pour lui échapper, et de tous les frémissements de sa robe de soie froissée à chaque meuble, il est parvenu à l'acculer dans un coin, d'où elle ne peut plus sortir, sa conduite alors devient vraiment abominable. Car, sous prétexte qu'il ne sait pas qui c'est, il faut qu'il touche sa coiffure; sous prétexte de s'assurer de son identité, il se permet de toucher certaine bague qu'elle porte au doigt, de manier certaine chaîne passée autour de son cou. Le vilain monstre! aussi nul doute qu'elle ne lui en dise sa façon de penser, maintenant que le mouchoir ayant passé sur les yeux d'une autre personne, ils ont ensemble un entretien si confidentiel, derrière les rideaux, dans l'embrasure de la fenêtre!

La nièce de Scrooge n'était pas de la partie de colin-maillard; elle était demeurée dans un bon petit coin de la salle, assise à son aise sur un fauteuil avec un tabouret sous les pieds; le fantôme et Scrooge se tenaient debout derrière elle; mais, par exemple, elle prenait part aux gages touchés et fut particulièrement admirable à Comment l'aimez-vous? avec toutes les lettres de l'alphabet. De même au jeu de _Où, quand et comment? _elle était fort habile, et, à la joie secrète du neveu de Scrooge, elle battait à plates coutures toutes ses soeurs, quoiqu'elles ne fussent pas sottes, non; demandez plutôt à Topper. Il se trouvait bien là environ une vingtaine d'invités, tant jeunes que vieux, mais tout le monde jouait, jusqu'à Scrooge lui- même, qui, oubliant tout à fait, tant il s'intéressait à cette scène, qu'on ne pouvait entendre sa voix, criait tout haut les mots qu'on donnait à deviner; et il rencontrait juste fort souvent je dois l'avouer, car l'aiguille la plus pointue, la meilleure Whitechapel, garantie pour ne pas couper le fil, n'est pas plus fine ni plus déliée que l'esprit de Scrooge, avec l'air benêt qu'il se donnait exprès pour attraper le monde.

Le spectre prenait plaisir à le voir dans ces dispositions et il le regardait d'un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui demanda en grâce, comme l'eût fait un enfant, de rester jusqu'après le départ des conviés. Mais pour ce qui est de cela, l'esprit lui dit que c'était une chose impossible.

«Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit, seulement une demi-heure!»

C'était le jeu appelé Oui et non; le neveu de Scrooge devait penser à quelque chose et les autres chercher à deviner ce à quoi il pensait; il ne répondait à toutes leurs questions que par oui et par non, suivant le cas. Le feu roulant d'interrogations auxquelles il se vit exposé lui arracha successivement une foule d'aveux: qu'il pensait à un animal, que c'était un animal vivant, un animal désagréable, un animal sauvage, un animal qui grondait et grognait quelquefois, qui d'autres fois parlait, qui habitait Londres, qui se promenait dans les rues, qu'on ne montrait pas pour de l'argent, qui n'était mené en laisse par personne, qui, ne vivait pas dans une ménagerie, qu'on ne tuait jamais à l'abattoir, et qui n'était ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un ours. À chaque nouvelle question qui lui était adressée, ce gueux de neveu partait d'un nouvel éclat de rire, et il lui en prenait de telles envies, qu'il était obligé de se lever du sofa pour trépigner sur le parquet. À la fin, la soeur rondelette, prise à son tour d'un fou rire, s'écria:

«Je l'ai trouvé! Je le tiens, Fred! Je sais ce que c'est.