— Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu'à regarder une leçon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne; il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et encore il vous battra aisément.»
M. Peggotty secoua de nouveau la tête, comme pour dire:
«Certainement qu'il vous battra.»
— Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.»
M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tête, comme pour dire: «Je n'en doute pas.»
— Et puis, il est si généreux, si bon, continuai-je, entraîné par mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il mérite. Pour moi, je ne pourrai jamais être assez reconnaissant de la protection qu'il m'a accordée, quand j'étais si loin de lui par mon âge et par mes études.»
Je parlais ainsi très-vivement quand mon regard tomba sur la petite Émilie qui se penchait en avant sur la table pour m'écouter avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus brillant comme des étoiles, et ses joues couvertes de rougeur. Elle était si jolie et elle avait l'air si étonnamment sérieuse, que je m'arrêtai tout étonné, ce qui fit que tout le monde la regarda en même temps, et se mit à rire.
«Émilie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.»
Émilie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa la tête et rougit très-fort. Puis jetant un coup d'oeil à travers ses boucles éparpillées, elle s'aperçut que nos yeux étaient encore attachés sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers regardée pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que lorsqu'il fut temps de se coucher.
J'occupais mon ancien petit lit à la poupe du bateau, où le vent sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il gémissait sur ceux qui n'étaient plus, et au lieu de m'imaginer, comme par le passé, que la mer monterait pendant la nuit et mettrait le bateau à flot, je me disais que la mer était venue depuis le temps où j'avais entendu le bruit du vent sur les vagues, et qu'elle avait emporté le bonheur de ma vie. Je me rappelle que lorsque le vent et la mer se calmèrent un peu, je demandai à Dieu dans ma prière de me faire la grâce de grandir pour épouser la petite Émilie; sur quoi je m'endormis tranquillement.
Les jours s'écoulaient à peu près comme par le passé; seulement, et c'était une grande différence, la petite Émilie se promenait rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leçons à apprendre, de l'ouvrage à faire, et elle était absente la plus grande partie de la journée. Mais je sentais que, même sans ces obstacles, nous n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. Émilie avait beau être capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce n'était plus une petite fille, c'était plutôt une petite femme. Il me semblait que cette seule année avait établi une grande différence entre nous. Elle avait de l'amitié pour moi, mais elle me plaisantait et me faisait endêver; quand j'allais au-devant d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment où j'arrivais très-désappointé. Le meilleur moment de la journée était celui où elle travaillait à l'aiguille; je m'asseyais à ses pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux jours d'avril, que je n'ai jamais rencontré une petite créature aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouvé depuis le ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au loin aussi dorés par le soleil.