— Monsieur… balbutiai-je.
— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous portez la cravate de soie de mon père. Ôtez cela, un peu vite,» et il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta à la femme.
Elle se mit à rire, comme si elle prenait cela pour une plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau petit signe de tête, et ses lèvres formèrent le mot: «Allez!» Avant que je pusse obéir, le chaudronnier arracha la cravate de mes mains avec tant de brutalité qu'il me repoussa en arrière comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai jamais ce que j'éprouvai en la voyant tomber sur le pavé de la route, où elle resta étendue. Son bonnet était tombé de la violence du choc, et ses cheveux étaient souillés de poussière. Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son châle le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la précédait sur la route.
Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, dès que j'apercevais de loin quelques rôdeurs de cette espèce, je retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue; cela se répéta assez souvent pour que mon voyage en fût sérieusement ralenti. Mais, dans cette difficulté comme dans toutes les autres difficultés de mon entreprise, je me sentais soutenu et entraîné par le portrait que je m'étais tracé de ma mère dans sa jeunesse avant mon arrivée dans ce monde. C'était ma société au milieu du champ de houblon, quand je m'étendis pour dormir; je la retrouvai à mon réveil et elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de Cantorbéry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathédrale et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chérie me rendit l'espérance au milieu de ma solitude, et elle ne m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixième jour depuis mon évasion. Mais alors, chose étrange à dire! quand je me trouvai, mes souliers déchirés, mes habits en désordre, les cheveux poudreux et le teint brûlé par le soleil, dans le lieu vers lequel tendaient tous mes désirs, la vision s'évanouit tout à coup, et je restai seul, découragé et abattu.
Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne connaissait pas ma tante, et je reçus plusieurs réponses contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait près du grand phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle était attachée à la grande bouée hors du port, et qu'on ne pouvait aller la voir qu'à la marée basse; un troisième qu'elle était en prison à Maidstone pour avoir volé des enfants; un quatrième enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma tournure, ils me répondaient généralement, sans écouter ce que je disais, qu'ils n'avaient rien à me donner. Je me sentais plus misérable et plus abandonné que pendant tout mon voyage. Je n'avais plus d'argent, ni rien à vendre; j'avais faim et soif; j'étais épuisé, et je me croyais aussi loin de mon but que si j'étais encore à Londres.
La matinée s'était écoulée pendant mes recherches, et j'étais assis sur les marches d'une boutique à louer au coin d'une rue, près de la place du Marché, réfléchissant sur la question de savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs, dont Peggotty m'avait parlé, quand un cocher de place qui passait par là avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je la ramassai, et la bonne figure du propriétaire m'encouragea à lui demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood, quoique j'eusse fait déjà cette question si souvent sans succès qu'elle expirait presque sur mes lèvres.
«Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom là. Une vieille dame?
— Oui, un peu, répondis-je.
— Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant.
— Oui, dis-je, cela me parait très-probable.