En descendant le matin, je trouvai ma tante plongée dans de si profondes méditations devant la table du déjeuner, que l'eau contenue dans la bouilloire débordait de la théière et menaçait d'inonder la nappe, quand mon entrée la fit sortir de sa rêverie. J'étais sûr d'avoir été le sujet de ses réflexions; et je désirais plus ardemment que jamais de savoir ses intentions à mon égard; cependant je n'osais pas exprimer mon inquiétude, de peur de l'offenser.

Mes yeux, pourtant, n'étant pas gardés aussi soigneusement que ma langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le déjeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air pensif, et comme si j'étais à une très-grande distance, au lieu d'être, comme je l'étais, assis en face d'elle, devant un petit guéridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air décidé sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils, croisa les bras, et me contempla tout à son aise, avec une fixité et une attention qui m'embarrassaient extrêmement. Je n'avais pas encore fini de déjeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents de ma fourchette, qui à son tour se heurtait contre le couteau; je coupais mon jambon d'une manière si énergique, qu'il volait en l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'étranglais en buvant mon thé qui s'entêtait à passer de travers; enfin j'y renonçai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen scrutateur de ma tante.

«Or çà! dit-elle après un long silence.» Je levai les yeux et je soutins avec respect ses regards vifs et pénétrants.

«Je lui ai écrit, dit ma tante.

— À…?

— À votre beau-père, dit ma tante; je lui ai envoyé une lettre à laquelle il sera bien obligé de faire attention, sans quoi nous aurons maille à partir ensemble; je l'en préviens.

— Sait-il où je suis, ma tante? demandai-je avec effroi.

— Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tête.

— Est-ce que vous… vous me remettriez entre ses mains? demandai-je en balbutiant.

— Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons.