— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'écriai je, s'il faut que je retourne chez M. Murdstone!
— Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tête, je n'en sais rien du tout; nous verrons.»
J'étais profondément abattu, mon coeur était bien gros et mon courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde à moi, tira de l'armoire un grand tablier à bavette, s'en revêtit, lava elle-même les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu'à ce qu'on n'aperçût plus sur le tapis un grain de poussière, après quoi elle épousseta et rangea la chambre, qui me paraissait déjà dans un ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis à sa satisfaction, elle ôta ses gants et son tablier, les plia, les enferma dans le coin de l'armoire d'où elle les avait tirés, puis vint s'établir avec sa boîte à ouvrage près de la table, à côté de la fenêtre ouverte, et se mit à travailler derrière l'écran vert en face du jour.
«Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille, vous ferez mes compliments à M. Dick, et vous lui direz que je serais bien aise de savoir si son mémoire avance.»
Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission.
«Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez le nom de M. Dick un peu court.
— C'est ce que je me disais hier, je le trouvais… un peu court, répondis-je.
— N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pût porter si cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignité. Babley, M. Richard Babley, voilà son véritable nom.»
J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la familiarité dont je m'étais déjà rendu coupable, qu'il vaudrait peut-être mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma tante reprit:
«Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui portent le même nom pour qu'il en ait conçu un dégoût mortel, Dieu le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant; c'est-à-dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas. Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement que M. Dick.»