«Non, non, pas un capitaine: M. Chestle, un grand cultivateur de houblon.»
Je suis très-abattu pendant une quinzaine de jours. Je ne porte plus ma bague, je commence à remettre mes vieux habits, je renonce à la graisse d'ours, et je soupire sur la fleur fanée de miss Larkins. Au bout de ce temps, je m'ennuie un peu de ce genre de vie, et, sur une nouvelle provocation du boucher, je jette aux vents ma fleur, je donne un rendez-vous à mon agresseur, et je le bats glorieusement.
Je reprends ma bague, et je renouvelle avec modération l'usage de la graisse d'ours, voilà les dernières traces que je puis saisir dans le souvenir de ma vie, en marchant sur mes dix-sept ans.
CHAPITRE XIX.
Je regarde autour de moi et je fais une découverte.
Je ne sais pas si j'étais triste ou satisfait quand je vis arriver la fin de mes études et le moment de quitter le docteur Strong. J'avais été très-heureux chez lui, et j'avais un véritable attachement pour le docteur; en outre, j'étais un personnage éminent dans notre petit monde. Voilà mes raisons de tristesse, mais j'avais d'autres raisons, assez peu solides d'ailleurs, d'être bien aise. La vague idée de devenir un jeune homme libre de mes actions, le sentiment de l'importance que prenait un jeune homme libre de ses actions, le désir de toutes les belles choses que cet animal extraordinaire avait à voir et à faire, l'effet merveilleux qu'il ne pouvait manquer de produire sur la société, c'étaient là de grandes séductions. Ces visions avaient une si grande influence sur mon esprit qu'il me semble maintenant que je n'ai pas senti, en quittant la pension, les regrets que j'aurais dû naturellement éprouver. Cette séparation ne m'a pas laissé l'impression que m'ont laissée d'autres séparations. J'essaye en vain de me souvenir de ce que j'ai ressenti alors, et des circonstances qui ont accompagné mon départ, mais ce que je me rappelle bien, c'est que cet événement n'a pas joué un grand rôle dans ma vie. Je suppose que la perspective qui s'ouvrait devant moi me troublait l'esprit. Je sais que je ne comptais plus pour rien le passé de mon enfance, et que la vie me faisait l'effet d'un grand conte de fées que j'allais commencer à lire, et voilà tout.
Ma tante eut avec moi des délibérations graves et nombreuses pour savoir quelle carrière je choisirais. Depuis un an au moins, je cherchais à trouver une réponse satisfaisante à cette question répétée: «Quelle est votre vocation?» Mais je ne me trouvais aucun goût particulier pour une profession quelconque. Si j'avais pu recevoir par inspiration la science de la navigation, prendre le commandement de quelque vaisseau bon voilier pour faire autour du monde un voyage de grandes découvertes, je crois que je n'aurais rien demandé de plus. Mais, à défaut de cette inspiration miraculeuse, mes désirs se bornaient à entrer dans une carrière qui n'imposât pas de trop grands sacrifices pécuniaires à ma tante, et à y faire mon devoir quel qu'il fût.
M. Dick avait régulièrement assisté à nos conseils, de l'air le plus grave et le plus réfléchi. Il ne s'était jamais aventuré qu'une seule fois à émettre une idée, mais ce jour-là (je ne sais ce qui lui avait passé par la tête), il proposa tout d'un coup de faire de moi un chaudronnier. Cette idée fut si mal reçue par ma tante qu'il n'osa plus en avancer une seconde, il se bornait donc à la regarder attentivement en attendant avec beaucoup d'intérêt les résolutions qu'elle pourrait suggérer, tout en faisant sonner son argent dans son gousset.
«Voulez-vous que je vous dise une chose, Trot? me dit ma tante un matin, quelque temps après ma sortie de pension, puisque nous n'avons pas encore décidé la grande question, et qu'il faut tâcher de ne pas faire fausse route, si nous pouvons, je crois que nous ferions mieux de nous donner le temps de respirer. En attendant, tâchez d'envisager l'affaire sous un nouveau point de vue, et non pas comme un écolier.
— Je tâcherai, ma tante.