Je suis encore plongé dans le souvenir de ce délicieux tête-à-tête et de la valse passée, quand elle s'approche de nouveau de moi, en donnant le bras à un homme d'un âge mûr, qui a joué au whist toute la soirée.

«Tenez, lui dit-elle, voilà mon petit téméraire. M. Chestle désire faire votre connaissance, monsieur Copperfield.»

Je pense à l'instant que ce doit être un ami de la famille, et je suis enchanté.

«Je comprends votre goût, monsieur, dit M. Chestle. Il vous fait honneur. Je suppose que vous ne prenez pas grand intérêt à la culture du houblon, quoique vous en aimiez les fleurs, mais j'ai une assez grande propriété où j'en cultive, et si vous aviez jamais la fantaisie de venir dans nos environs, près d'Ashford, et de visiter notre résidence, nous serions heureux de vous recevoir et de vous garder le plus longtemps possible.»

Je remercie vivement M. Chestle, et je lui donne une poignée de main. Il me semble que je fais un beau rêve. Je valse de nouveau avec miss Larkins l'aînée; elle me dit que je valse très-bien! Je rentre chez moi, plein d'un bonheur inexprimable. Je valse en imagination pendant toute la nuit, en tenant serrée dans mes bras la taille de ma divinité. Pendant quelques jours je suis plongé dans des rêveries délicieuses, mais je ne la rencontre plus dans la rue, et elle n'est pas chez elle quand je vais lui faire une visite. Je me console imparfaitement de ce désappointement en regardant le gage sacré que j'ai reçu, la fleur fanée.

«Trotwood, me dit Agnès, un jour après-dîner, savez-vous qui doit se marier demain? quelqu'un pour qui vous avez une grande admiration.

— Pas vous, je pense, Agnès?

— Non, pas moi! dit-elle en levant les yeux de dessus la musique qu'elle copiait. Entendez-vous ce qu'il dit là, papa?… Non, c'est miss Larkins l'aînée.

— Elle épouse… le capitaine Bailey?»

C'était tout ce que j'avais la force de dire.