«On pourrait très-bien vivre ici, monsieur Copperfield, dit
Markham, voulant parler de lui-même.

— La situation est assez agréable, répondis-je, et l'appartement est vraiment commode.

— J'espère que vous avez fait provision d'appétit, dit Steerforth à ses amis.

— Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui vous donne comme cela de l'appétit. On a faim toute la journée. On ne fait que manger.»

J'étais un peu embarrassé d'abord, et je me trouvais trop jeune pour présider au repas; je fis donc asseoir Steerforth à la place du maître de la maison, quand on annonça le dîner, et je m'assis en face de lui. Tout était excellent, nous n'épargnions pas le vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soirée se passât gaiement, qu'en effet ce fut une véritable fête d'un bout à l'autre. Pendant le dîner, je me reprochais de ne pas être aussi gracieux pour mes hôtes que je l'aurais voulu mais ma chaise était en face de la porte, et mon attention était troublée par la vue du jeune homme très-adroit qui sortait à chaque instant du salon, et dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'après sur le mur de l'antichambre, une bouteille à la bouche. La jeune personne me donnait également quelques inquiétudes, non pas pour la propreté des assiettes, mais dans l'intérêt de ma vaisselle dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite était curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office, comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait être aperçue, elle se retirait précipitamment sur les assiettes dont elle avait tapissé soigneusement le plancher dans l'office, et vous jugez des conséquences désastreuses de cette retraite précipitée.

Ce n'étaient pourtant, après tout, que de petites misères, et je les eus bientôt oubliées quand on eut enlevé la nappe, et que le dessert fut placé sur la table; on découvrit alors que le jeune homme très-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener aussi la jeune personne dans les régions inférieures de la maison, après quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir.

Je commençai par une gaieté et un entrain singuliers; une foule de sujets à demi oubliés se pressèrent à la fois dans mon esprit, et je parlai avec une abondance inaccoutumée. Je riais de tout mon coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai Steerforth à l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin; je pris l'engagement d'aller à Oxford; j'annonçai mon intention de donner toutes les semaines un dîner exactement pareil à celui que nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac dans la tabatière de Grainger avec une telle frénésie que je fus obligé de me retirer dans l'office pour y éternuer à mon aise, dix minutes de suite sans désemparer. Je continuai en faisant circuler le vin toujours plus rapidement, et en me précipitant pour déboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut nécessaire. Je proposai la santé de Steerforth, «à mon meilleur ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.» Je déclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne pourrais jamais reconnaître, et que j'éprouvais pour lui une admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant:

«À la santé de Steerforth! que Dieu le protège! Hurrah!»

Nous bûmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une poignée de main, et je lui dis: (en deux mots) «Steerforthvousêtesl'étoilepolairedemonexist…ence.»

Ce n'était pas fini: voilà que je m'aperçois tout à coup que quelqu'un en était au milieu d'une chanson, c'était Markham qui chantait: