Quand les soucis nous accablent…

En finissant, il nous proposa de boire à la santé de «la femme!» Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne permettrais qu'on portât chez moi pareil toast autrement qu'en ces termes: «les dames!» Ce qui fit que je pris un air très-arrogant avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et Grainger se moquaient de moi… ou de lui… peut-être de tous les deux. Il me répondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui dis qu'on serait bien obligé de se la laisser faire. Il répliqua qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait raison, et qu'on n'avait pas cela à craindre sous mon toit où les dieux lares étaient sacrés et l'hospitalité toute-puissante. Il dit qu'on ne manquait pas à sa dignité en reconnaissant que j'étais un excellent garçon. Je proposai sur-le-champ de boire à sa santé.

Quelqu'un se mit à fumer. Nous fumâmes tous, moi aussi malgré le frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon honneur, pendant lequel j'avais été ému presque jusqu'aux larmes. Je lui répondis en exprimant le voeu que la compagnie présente voulût bien dîner chez moi le lendemain et le jour suivant, et tous les jours à cinq heures, afin que nous pussions jouir du plaisir de la société et de la conversation tout le long de la soirée. Je me crus obligé de porter une santé nominative. Je proposai donc de boire à la santé de ma tante, «miss Betsy Trotwood, l'honneur de son sexe!»

Il y avait quelqu'un qui se penchait à la fenêtre de ma chambre à coucher, en appuyant son front brûlant contre les pierres de la balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'était moi. Je me parlais à moi-même sous le nom de Copperfield. Je me disais: «Pourquoi avez-vous essayé un cigare? Vous saviez bien que vous ne pouvez pas fumer!» Il y avait après cela quelqu'un qui n'était pas bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace. C'était encore moi. Je me trouvais l'air pâlot, les yeux vagues, et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus… ivres.

Quelqu'un me dit: «Allons au spectacle, Copperfield!» Je ne vis plus la chambre à coucher, je ne vis que la table branlante, couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger était à ma droite, Markham à ma gauche, Steerforth en face, tous assis dans le brouillard et loin de moi.

«Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi seulement si je sors le dernier pour éteindre la lampe, de peur du feu.»

Grâce à quelque confusion dans l'obscurité, sans doute, il fallait que la porte fût partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais dans les rideaux de la fenêtre, quand Steerforth me prit par le bras en riant, et me fit sortir. Nous descendîmes l'escalier, les uns après les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'était Copperfield. J'étais indigné de ce faux rapport jusqu'au moment où, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commençai à croire qu'il y avait peut-être quelque fondement à cette supposition.

Il faisait cette nuit-là un brouillard épais avec des halos de lumière autour des réverbères dans la rue. On disait vaguement qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth m'épousseta sous un réverbère, retapa mon chapeau que quelqu'un avait ramassé quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais pas auparavant. Steerforth me dit alors: «Comment vous trouvez- vous, Copperfield?» Et je lui répondis: «Mieux q'jamais.»

Un homme, niché dans un petit coin, m'apparut à travers le brouillard, et reçut l'argent de quelqu'un, en demandant si on avait payé pour moi; il eut l'air d'hésiter (autant que je me rappelle cet instant, rapide comme un éclair) s'il me laisserait entrer ou non. Le moment d'après, nous étions placés très-haut dans un théâtre étouffant; nous plongions de là dans un parterre qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y étaient entassés se confondaient à mes yeux. Il y avait aussi une grande scène qui paraissait très-propre et très-unie, quand on venait de la rue; et puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de quelque chose, mais d'une manière très-confuse. Il y avait beaucoup de lumière, de la musique, des dames dans les loges, et je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'édifice prenait une leçon de natation, à voir les oscillations étranges avec lesquelles il m'échappait quand j'essayais de le fixer des yeux.

Sur la proposition de quelqu'un, nous résolûmes de descendre aux premières loges, où étaient les dames. J'aperçus un monsieur en grande toilette, couché tout de son long sur un canapé, une lorgnette à la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une glace. On m'introduisit dans une loge où je m'aperçus que je parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence à quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards d'indignation et… quoi?… oui!… Agnès, assise devant moi, dans la même loge, à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux, probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une expression ineffaçable d'étonnement et de regret.