M. Omer m'avait fait de la place et avait avancé une chaise pour moi. Il se rassit tout hors d'haleine, aspirant la fumée de sa pipe comme s'il espérait y trouver le souffle nécessaire à son existence.
«Je suis bien fâché des mauvaises nouvelles qu'on m'a données de
M. Barkis, lui dis-je.»
M. Omer me regarda d'un air grave et secoua la tête.
«Savez-vous comment il va ce soir? lui demandai-je.
— C'est précisément la question que je vous aurais faite, monsieur, dit M. Omer, sans un sentiment de délicatesse. C'est un des désagréments de notre état. Quand il y a quelqu'un de malade, nous ne pouvons pas décemment demander comment il se porte.»
C'est une difficulté que je n'avais pas prévue: j'avais eu peur seulement en entrant, d'entendre encore une fois l'ancien toc, toc. Cependant, puisque M. Omer avait touché cette corde, je ne pouvais m'empêcher d'approuver sa délicatesse.
«Oui, oui, vous comprenez, dit M. Omer avec un signe de tête. Nous n'osons pas. Voyez-vous, ce serait un coup dont bien des gens ne se remettraient pas s'ils entendaient dire: «Omer et Joram vous font faire leurs compliments et désirent savoir comment vous vous trouvez ce matin, ou cette après-midi, selon l'occasion.»
Nous échangeâmes un signe de tête, M. Omer et moi, et il reprit haleine à l'aide de sa pipe.
«C'est une des choses du métier qui nous interdisent bien des attentions qu'on serait souvent bien aise d'avoir, dit M. Omer. Voyez, moi, par exemple: si, depuis quarante ans que je connais Barkis, je ne me suis pas dérangé pour lui, chaque fois qu'il passait devant ma porte, autant dire que je ne l'ai jamais connu; eh bien! avec tout cela, je ne puis pas aller chez lui demander comment il va.»
Je convins avec M. Omer que c'était bien désagréable.