Nous nous étions insensiblement rapprochés du vieux bateau. Nous entrâmes: mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin accoutumé, était tout occupée de préparer le déjeuner. Elle prit le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la reconnaissais plus.

«Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si je vous gêne avec mon caquet, vous n'avez qu'à le dire, Daniel, et ce sera fini.»

Quand elle nous eut tous servis, elle se retira près de la fenêtre, pour s'occuper activement de réparer des chemises et d'autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu'elle pliait ensuite avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cirée, comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle continuait à parler toujours aussi doucement.

«En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme vous le désirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous écrirai de temps en temps quand vous serez parti, et j'enverrai mes lettres à M. David. Peut-être que vous m'écrirez aussi quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez à voyager tout seul dans vos tristes recherches.

— J'ai peur que vous ne vous trouviez bien isolée, dit
M. Peggotty.

— Non, non, Daniel, répliqua-t-elle; il n'y a pas de danger, ne vous inquiétez pas de moi, j'aurai bien assez à faire de tenir les êtres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison) pour votre retour, de tenir les êtres en ordre pour ceux qui pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m'assoirai à la porte comme j'en avais l'habitude. Si quelqu'un venait, il pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidèle gardienne du logis.»

Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps! C'était une autre personne. Elle était si dévouée, elle comprenait si vite ce qu'il était bon de dire et ce qu'il valait mieux taire, elle pensait si peu à elle-même et elle était si occupée du chagrin de ceux qui l'entouraient, que je la regardais faire avec une sorte de vénération. Que d'ouvrage elle fit ce jour-là! Il y avait sur la plage une quantité d'objets qu'il fallait renfermer sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de sable pour le lest et bien d'autres choses, et quoique le secours ne manquât pas et qu'il n'y eût pas sur la plage une paire de mains qui ne fût disposée à travailler de toutes ses forces pour M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant service, elle persista, pendant toute la journée, à traîner des fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et à courir de çà et de là pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses lamentations ordinaires sur ses malheurs qu'elle semblait avoir complètement oubliés. Elle affecta tout le jour une sérénité tranquille, malgré sa vive et bonne sympathie, et ce n'était pas ce qu'il y avait de moins étonnant dans le changement qui s'était opéré en elle. De mauvaise humeur, il n'en était pas question. Je ne remarquai même pas que sa voix tremblât uns fois, ou qu'une larme tombât de ses yeux pondant tout le jour; seulement, le soir, à la tombée de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty, et qu'il s'était endormi définitivement, elle fondit en larmes et elle essaya en vain de réprimer ses sanglots. Alors, me menant près de la porte:

«Que Dieu vous bénisse, M. David! me dit-elle, et soyez toujours un ami pour lui, le pauvre cher homme!»

Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant d'aller se rasseoir près de lui, pour qu'il la trouvât tranquillement à l'ouvrage en se réveillant. En un mot, lorsque je les quittai, le soir, elle était l'appui et le soutien de M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de méditer sur la leçon que mistress Gummidge m'avait donnée et sur le nouveau côté du coeur humain qu'elle venait de me faire voir.

Il était environ neuf heures et demie, lorsqu'en me promenant tristement par la ville, je m'arrêtai à la porte de M. Omer. Sa fille me dit que son père avait été si affligé de ce qui était arrivé, qu'il en avait été tout le jour morne et abattu, et qu'il s'était même couché sans fumer sa pipe.