Ce ne fut pas sans étonnement qu'une fois la lune de miel écoulée, et les demoiselles d'honneur rentrées au logis, nous nous retrouvâmes seuls dans notre petite maison, Dora et moi; désormais destitués pour ainsi dire du charmant et délicieux emploi qui consiste à faire ce qu'on appelle sa cour.
Je trouvais si extraordinaire d'avoir toujours Dora près de moi; il me semblait si étrange de ne pas avoir à sortir pour aller la voir; de ne plus avoir à me tourmenter l'esprit à son sujet; de ne plus avoir à lui écrire, de ne plus me creuser la tête pour chercher quelque occasion d'être seul avec elle! Parfois le soir, quand je quittais un moment mon travail, et que je la voyais assise en face de moi, je m'appuyais sur le dossier de ma chaise et je me mettais à penser que c'était pourtant bien drôle que nous fussions là, seuls ensemble, comme si c'était la chose du monde la plus naturelle que personne n'eût plus à se mêler de nos affaires; que tout le roman de nos fiançailles fut bien loin derrière nous, que nous n'eussions plus qu'à nous plaire mutuellement, qu'à nous plaire toute la vie.
Quand il y avait à la Chambre des communes un débat qui me retenait tard, il me semblait si étrange, en reprenant le chemin du logis, de songer que Dora m'y attendait! Je trouvais si merveilleux de la voir s'asseoir doucement près de moi pour me tenir compagnie, tandis que je prenais mon souper! Et de savoir qu'elle mettait des papillottes! Bien mieux que ça, de les lui voir mettre tous les soirs. N'était-ce pas bien extraordinaire?
Je crois que deux tout petits oiseaux en auraient su autant sur la tenue d'un ménage, que nous en savions, ma chère petite Dora et moi. Nous avions une servante, et, comme de raison, c'était elle qui tenait notre ménage. Je suis encore intérieurement convaincu que ce devait être une fille de mistress Crupp déguisée. Comme elle nous rendait la vie dure. Marie-Jeanne!
Son nom était Parangon. Lorsque nous la prîmes à notre service, on nous assura que ce nom n'exprimait que bien faiblement ses qualités: c'était le parangon de toutes les vertus. Elle avait un certificat écrit, grand comme une affiche; à en croire ce document, elle savait faire tout au monde, et bien d'autres choses encore. C'était une femme dans la force de l'âge, d'une physionomie rébarbative, et sujette à une sorte de rougeole perpétuelle, surtout sur les bras, qui la mettait en combustion. Elle avait un cousin dans les gardes, avec de si longues jambes qu'il avait l'air d'être l'ombre de quelque autre personne, vue au soleil, après midi. Sa veste était beaucoup trop petite pour lui, comme il était beaucoup trop grand pour notre maison; il la faisait paraître dix fois plus petite qu'elle n'était réellement. En outre, les murs n'étaient pas épais, et toutes les fois qu'il passait la soirée chez nous, nous en étions avertis par une sorte de grognement continu que nous entendions dans la cuisine.
On nous avait garanti que notre trésor était sobre et honnête. Je suis donc disposé à croire qu'elle avait une attaque de nerfs, le jour où je la trouvai couchée sous la marmite, et que c'était le boueur qui avait mis de la négligence à ne pas nous rendre les cuillers à thé qui nous manquaient.
Mais elle nous faisait une peur terrible. Nous sentions notre inexpérience, et nous étions hors d'état de nous tirer d'affaire: je dirais que nous étions à sa merci, si le mot merci ne rappelait pas l'indulgence, et c'était une femme sans pitié. C'est elle qui fut la cause de la première castille que j'eus avec Dora.
«Ma chère amie, lui dis-je un jour, croyez-vous que Marie-Jeanne connaisse l'heure?
— Pourquoi, David? demanda Dora, en levant innocemment la tête.
— Mon amour, parce qu'il est cinq heures, et que nous devions dîner à quatre.»