— Mon enfant, mon enfant, dit ma tante, en lissant sa robe avec sa main, il n'y a pas besoin d'être prophète pour prévoir combien cela serait facile, ou combien je pourrais rendre notre petite Fleur malheureuse, si je me mêlais de votre ménage; je veux que ce cher bijou m'aime et qu'elle soit gaie comme un papillon. Rappelez-vous votre mère et son second mariage; et ne me faites jamais une proposition qui me rappelle pour elle et pour moi de trop cruels souvenirs.»

Je compris tout de suite que ma tante avait raison, et je ne compris pas moins toute l'étendue de ses scrupules généreux pour ma chère petite femme.

«Vous en êtes au début, Trot, continua-t-elle, et Paris ne s'est pas fait en un jour, ni même en un an. Vous avez fait votre choix en toute liberté vous-même (et ici je crus voir un nuage se répandre un moment sur sa figure). Vous avez même choisi une charmante petite créature qui vous aime beaucoup. Ce sera votre devoir, et ce sera aussi votre bonheur, je n'en doute pas, car je ne veux pas avoir l'air de vous faire un sermon, ce sera votre devoir, comme aussi votre bonheur, de l'apprécier, telle que vous l'avez choisie, pour les qualités qu'elle a, et non pour les qualités qu'elle n'a pas. Tâchez de développer celles qui lui manquent. Et si vous ne réussissez pas, mon enfant (ici ma tante se frotta le nez), il faudra vous accoutumer à vous en passer. Mais rappelez-vous, mon ami, que votre avenir est une affaire à régler entre vous deux. Personne ne peut vous aider; c'est à vous à faire comme pour vous. C'est là le mariage, Trot, et que Dieu vous bénisse l'un et l'autre, car vous êtes un peu comme deux babies perdus au milieu des bois!»

Ma tante me dit tout cela d'un ton enjoué, et finit par un baiser pour ratifier la bénédiction.

«Maintenant, dit-elle, allumez-moi une petite lanterne, et conduisez-moi jusqu'à ma petite niche par le sentier du jardin: car nos deux maisons communiquaient par là. Présentez à petite Fleur toutes les tendresses de Betsy Trotwood, et, quoiqu'il arrive, Trot, ne vous mettez plus dans la tête de faire de Betsy un épouvantail, car je l'ai vue assez souvent dans la glace, pour pouvoir vous dire qu'elle est déjà naturellement bien assez maussade et assez rechignée comme cela.»

Là-dessus ma tante noua un mouchoir autour de sa tête selon sa coutume, et je l'escortai jusque chez elle. Quand elle s'arrêta dans son jardin, pour éclairer mes pas au retour avec sa petite lanterne, je vis bien qu'elle me regardait de nouveau d'un air soucieux, mais je n'y fis pas grande attention, j'étais trop occupé à réfléchir sur ce qu'elle m'avait dit, trop pénétré, pour la première fois, de la pensée que nous avions à faire nous-mêmes notre avenir à nous deux, Dora et moi, et que personne ne pourrait nous venir en aide.

Dora descendit tout doucement en pantoufles, pour me retrouver maintenant que j'étais seul; elle se mit à pleurer sur mon épaule, et me dit que j'avais été bien dur, et qu'elle avait été aussi bien méchante; je lui en dis, je crois, à peu près autant de mon côté, et cela fut fini; nous décidâmes que cette petite dispute serait la dernière, et que nous n'en aurions plus jamais, quand nous devrions vivre cent ans.

Quelle épreuve que les domestiques! C'est encore là l'origine de la première querelle que nous eûmes après. Le cousin de Marie- Jeanne déserta, et vint se cacher chez nous dans le trou au charbon; il en fut retiré, à notre grand étonnement, par un piquet de ses camarades qui l'emmenèrent les fers aux mains; notre jardin en fut couvert de honte. Cela me donna le courage de me débarrasser de Marie-Jeanne, qui prit si doucement, si doucement son renvoi que j'en fus surpris: mais bientôt je découvris où avaient passé nos cuillers; et de plus on me révéla qu'elle avait l'habitude d'emprunter, sous mon nom, de petites sommes à nos fournisseurs. Elle fut remplacée momentanément par mistress Kidgerbury, vieille bonne femme de Kentishtown qui allait faire des ménages au dehors, mais qui était trop faible pour en venir à bout; puis nous trouvâmes un autre trésor, d'un caractère charmant; mais malheureusement ce trésor-là ne faisait pas autre chose que de dégringoler du haut en bas de l'escalier avec le plateau dans les mains, ou de faire le plongeon par terre dans le salon avec le service à thé, comme on pique une tête dans un bain. Les ravages commis par cette infortunée nous obligèrent à la renvoyer; elle fut suivie, avec de nombreux intermèdes de mistress Kidgerbury, d'une série d'êtres incapables. À la fin nous tombâmes sur une jeune fille de très-bonne mine qui se rendit à la foire de Greenwich, avec le chapeau de Dora. Ensuite je ne me rappelle plus qu'une foule d'échecs successifs.

Nous semblions destinés à être attrapés par tout le monde. Dès que nous paraissions dans une boutique, on nous offrait des marchandises avariées. Si nous achetions un homard, il était plein d'eau. Notre viande était coriace, et nos pains n'avaient que de la mie. Dans le but d'étudier le principe de la cuisson d'un rosbif pour qu'il soit rôti à point, j'eus moi-même recours au livre de cuisine, et j'y appris qu'il fallait accorder un quart d'heure de broche par livre de viande, plus un quart d'heure en sus pour le tout. Mais il fallait que nous fussions victimes d'une bizarre fatalité, car jamais nous ne pouvions attraper le juste milieu entre de la viande saignante ou de la viande calcinée.

J'étais bien convaincu que tous ces désastres nous coûtaient beaucoup plus cher que si nous avions accompli une série de triomphes. En étudiant nos comptes, je m'apercevais que nous avions dépensé du beurre de quoi bitumer le rez-de-chaussée de notre maison. Quelle consommation! Je ne sais si c'est que les contributions indirectes de cette année-là avaient fait renchérir le poivre, mais, au train dont nous y allions, il fallut, pour entretenir nos poivrières, que bien des familles fussent obligées de s'en passer, pour nous céder leur part. Et ce qu'il y avait de plus merveilleux dans tout cela, c'est que nous n'avions jamais rien dans la maison.