Puis je commençais une démonstration pratique; Dora m'écoutait pendant cinq minutes avec la plus profonde attention, auprès quoi elle commençait à se sentir horriblement fatiguée, et cherchait à s'égayer en roulant mes cheveux autour de ses doigts, ou en rabattant le col de ma chemise pour voir si cela m'allait bien. Quand je voulais un peu réprimer son enjouement et que je continuais mes raisonnements, elle avait l'air si désolé et si effarouché, que je me rappelais tout à coup comme un reproche, en la voyant si triste, sa gaieté naturelle le jour où je l'avais vue pour la première fois: je laissais tomber le crayon en me répétant que c'était une femme-enfant, et je la priais de prendre sa guitare.

J'avais beaucoup à travailler et de nombreux soucis, mais je gardais tout cela pour moi. Je suis loin de croire maintenant que j'aie eu raison d'agir ainsi, mais je le faisais par tendresse pour ma femme-enfant. J'examine mon coeur, et c'est sans la moindre réserve que je confie à ces pages mes plus secrètes pensées. Je sentais bien qu'il me manquait quelque chose, mais cela n'allait pas jusqu'à altérer le bonheur de ma vie. Quand je me promenais seul par un beau soleil, et que je songeais aux jours d'été où la terre entière semblait remplie de ma jeune passion, je sentais que mes rêves ne s'étaient pas parfaitement réalisés, mais je croyais que ce n'était qu'une ombre adoucie de la douce gloire du passé. Parfois, je me disais bien que j'aurais préféré trouver chez ma femme un conseiller plus sûr, plus de raison, de fermeté et de caractère; j'aurais désiré qu'elle pût me soutenir et m'aider, qu'elle possédât le pouvoir de combler les lacunes que je sentais en moi, mais je me disais aussi qu'un tel bonheur n'était pas de ce monde, et qu'il ne devait pas, ne pouvait pas exister.

J'étais encore, pour l'âge, un jeune garçon plutôt qu'un mari. Je n'avais connu, pour me former par leur salutaire influence, d'autres chagrins que ceux qu'on a pu lire dans ce récit. Si je me trompais, et cela m'arrivait peut-être bien souvent, c'étaient mon amour et mon peu d'expérience qui m'égaraient. Je dis l'exacte vérité. À quoi me servirait maintenant la dissimulation?

C'était donc sur moi que retombaient toutes les difficultés et les soucis de notre vie; elle n'en prenait pas sa part. Notre ménage était à peu près dans le même gâchis qu'au début; seulement je m'y étais habitué, et j'avais au moins le plaisir de voir que Dora n'avait presque jamais de chagrin. Elle avait retrouvé toute sa gaieté folâtre; elle m'aimait de tout son coeur et s'amusait comme autrefois c'est-à-dire comme un enfant.

Quand les débats des Chambres avaient été assommants (je ne parle que de leur longueur, et non de leur qualité, car, sous ce dernier rapport, ils n'étaient jamais autrement), et que je rentrais tard, Dora ne voulait jamais s'endormir avant que je fusse rentré, et descendait toujours pour me recevoir. Quand je n'avais pas à m'occuper du travail qui m'avait coûté tant de labeur sténographique, et que je pouvais écrire pour mon propre compte, elle venait s'asseoir tranquillement près de moi, si tard que ce pût être, et elle était tellement silencieuse que souvent je la croyais endormie. Mais en général, quand je levais la tête, je voyais ses yeux bleus fixés sur moi avec l'attention tranquille dont j'ai déjà parlé.

«Ce pauvre garçon! doit-il être fatigué! dit-elle un soir, au moment où je fermais mon pupitre.

— Cette pauvre petite fille! doit-elle être fatiguée! répondis- je. Ce serait à moi à vous dire cela, Dora. Une autre fois, vous irez vous coucher, mon amour; il est beaucoup trop tard pour vous.

— Oh! non! ne m'envoyez pas coucher, dit Dora d'un ton suppliant.
Je vous en prie, ne faites pas ça!

— Dora!»

À mon grand étonnement, elle pleurait sur mon épaule.