Je demandai en riant à ma femme-enfant pourquoi elle voulait que je l'appelasse ainsi. Elle me répondit sans bouger, seulement mon bras passé autour de sa taille rapprochait encore de moi ses beaux yeux bleus:

«Mais, êtes-vous nigaud! Je ne vous demande pas de me donner ce nom-là, au lieu de m'appeler Dora. Je vous prie seulement, quand vous songez à moi, de vous dire que je suis votre femme-enfant. Quand vous avez envie de vous fâcher contre moi, vous n'avez qu'à vous dire: «Bah! c'est ma femme-enfant.» Quand je vous mettrai la tête à l'envers, dites-vous encore: «Ne savais-je pas bien depuis longtemps que ça ne ferait jamais qu'une petite femme-enfant!» Quand je ne serai pas pour vous tout ce que je voudrais être, et ce que je ne serai peut-être jamais, dites-vous toujours: «Cela n'empêche pas que cette petite sotte de femme-enfant m'aime tout de même,» car c'est la vérité, David, je vous aime bien.»

Je ne lui avais pas répondu sérieusement; l'idée ne m'était pas venue jusque-là qu'elle parlât sérieusement elle-même. Mais elle fut si heureuse de ce que je lui répondis, que ses yeux n'étaient pas encore secs qu'elle riait déjà. Et bientôt je vis ma femme- enfant assise par terre, à côté de la pagode chinoise, faisant sonner toutes les petites cloches les unes après les autres, pour punir Jip de sa mauvaise conduite, et Jip restait nonchalamment étendu sur le seuil de sa niche, la regardant du coin de l'oeil comme pour lui dire: «Faites, faites, vous ne parviendrez pas à me faire bouger de là avec toutes vos taquineries: je suis trop paresseux, je ne me dérange pas pour si peu.»

Cet appel de Dora fit sur moi une profonde impression. Je me reporte à ce temps lointain; je me représente cette douce créature que j'aimais tant; je la conjure de sortir encore une fois des ombres du passé, et de tourner vers moi son charmant visage, et je puis assurer que son petit discours résonnait sans cesse dans mon coeur. Je n'en ai peut-être pas tiré le meilleur parti possible, j'étais jeune et sans expérience; mais jamais son innocente prière n'est venue frapper en vain mon oreille.

Dora me dit, quelques jours après, qu'elle allait devenir une excellente femme de ménage. En conséquence, elle sortit du tiroir son ardoise, tailla son crayon, acheta un immense livre de comptes, rattacha soigneusement toutes les feuilles du livre de cuisine que Jip avait déchirées, et fit un effort désespéré «pour être sage,» comme elle disait. Mais les chiffres avaient toujours le même défaut: ils ne voulaient pas se laisser additionner. Quand elle avait accompli deux ou trois colonnes de son livre de comptes, et ce n'était pas sans peine, Jip venait se promener sur la page et barbouiller tout avec sa queue; et puis, elle imbibait d'encre son joli doigt jusqu'à l'os: c'est ce qu'il y avait de plus clair dans l'affaire.

Quelquefois le soir, quand j'étais rentré et à l'ouvrage (car j'écrivais beaucoup et je commençais à me faire un nom comme auteur), je posais ma plume et j'observais ma femme-enfant qui tâchait «d'être sage.» D'abord elle posait sur la table son immense livre de comptes, et poussait un profond soupir; puis elle l'ouvrait à l'endroit effacé par Jip la veille au soir, et appelait Jip pour lui montrer les traces de son crime: c'était le signal d'une diversion en faveur de Jip, et on lui mettait de l'encre sur le bout du nez, comme châtiment. Ensuite elle disait à Jip de se coucher sur la table, «tout de suite, comme un lion,» c'était un de ses tours de force, bien qu'à mes yeux l'analogie ne fût pas frappante. S'il était de bonne humeur, Jip obéissait. Alors elle prenait une plume et commençait à écrire, mais il y avait un cheveu dans sa plume; elle en prenait donc une autre et commençait à écrire; mais celle-là faisait des pâtés; alors elle en prenait une troisième et recommençait à écrire, en se disant à voix basse: «Oh! mais, celle-là grince, elle va déranger David!» Bref, elle finissait par y renoncer et par reporter le livre de comptes à sa place, après avoir fait mine de le jeter à la tête du lion.

Une autre fois, quand elle se sentait d'humeur plus grave, elle prenait son ardoise et un petit panier plein de notes et d'autres documents qui ressemblaient plus à des papillotes qu'à toute autre chose, et elle essayait d'en tirer un résultat quelconque. Elle les comparait très-sérieusement, elle posait sur l'ardoise des chiffres qu'elle effaçait, elle comptait dans tous les sens les doigts de sa main gauche, après quoi elle avait l'air si vexé, si découragé et si malheureux, que j'avais du chagrin de voir s'assombrir, pour me satisfaire, ce charmant petit visage; alors je m'approchais d'elle tout doucement, et je lui disais:

«Qu'est-ce que vous avez, Dora?»

Elle me regardait d'un air désolé et répondait: «Ce sont ces vilains comptes qui ne veulent pas aller comme il faut; j'en ai la migraine: ils s'obstinent à ne pas faire ce que je veux!»

Alors je lui disais: «Essayons un peu ensemble; je vais vous montrer, ma Dora.»