— Oh! quelle accusation! s'écria Dora en écarquillant les yeux, comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des montres en or? Oh!
— Ma chérie, répondis-je, ne disons pas de bêtises! Qui est-ce qui vous parle de montres le moins du monde?
— C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que je n'avais pas bien tourné non plus, et vous m'avez comparée à lui.
— À qui? demandai-je.
— À notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel méchant homme vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement à un page qu'on vient de déporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que vous pensiez de moi avant de m'épouser? Pourquoi ne pas m'avoir prévenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient de déporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du ciel!
— Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement de lui ôter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que vous dites là est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas vrai.
— C'est cela. Vous l'avez toujours accusé en effet de dire des mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voilà que vous dites la même chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je devenir?
— Ma chère enfant, repris-je, je vous supplie très-sérieusement d'être un peu raisonnable, et d'écouter ce que j'ai à vous dire. Ma chère Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis-à-vis de ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais à faire leur devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des occasions de mal faire. Lors même que ce serait par goût que nous serions aussi négligents (et cela n'est pas); lors même que cela nous paraîtrait agréable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous corrompons véritablement les autres. Nous sommes obligés, en conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empêcher d'y songer, Dora. C'est une pensée que je ne saurais bannir, et qui me tourmente beaucoup. Voilà tout, ma chérie. Venez ici, et ne faites pas l'enfant!»
Mais Dora m'empêcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle continuait à sangloter, en murmurant que, puisque j'étais si tourmenté, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne lui avais-je dit, même la veille de notre mariage, que je serais trop tourmenté et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprès de ses tantes, à Putney, ou auprès de Julia Mills, dans l'Inde? Julia serait enchantée de la voir, et elle ne la comparerait pas à un page déporté; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un mot, Dora était si affligée, et son chagrin me faisait tant de peine, que je sentis qu'il était inutile de répéter mes exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il fallait essayer d'autre chose.
Mais que pouvais-je faire? tâcher de «former son esprit?» Voilà de ces phrases usuelles qui promettent; je résolus de former l'esprit de Dora.