Je devais voyager. C'était, à ce qu'il parait, une résolution arrêtée entre nous dès les premiers moments. La terre ayant reçu tout ce qui pouvait périr de celle qui m'avait quitté, il ne me restait plus qu'à attendre ce que M. Micawber appelait le dernier acte de la pulvérisation de Heeps, et le départ des émigrants.

Sur la demande de Traddles, qui fut pour moi, pendant mon affliction, le plus tendre et le plus dévoué des amis, nous retournâmes à Canterbury, ma tante, Agnès et moi. Nous nous rendîmes tout droit chez M. Micawber qui nous attendait. Depuis l'explosion de notre dernière réunion, Traddles n'avait cessé de partager ses soins entre la demeure de M. Micawber et celle de M. Wickfield. Quand la pauvre mistress Micawber me vit entrer, dans mes vêtements de deuil, elle fut extrêmement émue, il y avait encore dans ce coeur-là beaucoup de bon, malgré les tracas et les souffrances prolongées qu'elle avait subis depuis tant d'années.

«Eh bien! monsieur et mistress Micawber, dit ma tante, dès que nous fûmes assis, avez-vous songé à la proposition d'émigrer que je vous ai faite?

— Ma chère madame, reprit M. Micawber, je ne saurais mieux exprimer la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. Mistress Micawber, votre humble serviteur, et je puis ajouter nos enfants, qu'en empruntant le langage d'un poète illustre, et en vous disant avec lui:

Notre barque aborda au rivage,
Et de loin je vois sur les flots
Le navire et ses matelots,
Préparer tout pour le voyage.

— À la bonne heure! dit ma tante. J'augure bien pour vous de cette décision qui fait honneur à votre bon sens.

— C'est vous, madame, qui nous faites beaucoup d'honneur, répondit-il; puis, consultant son carnet: Quant à l'assistance pécuniaire qui doit nous mettre à même de lancer notre frêle canot sur l'océan des entreprises, j'ai pesé de nouveau ce point capital, et je vous propose l'arrangement suivant, que j'ai libellé, je n'ai pas besoin de le dire, sur papier timbré, d'après les prescriptions des divers actes du Parlement relatifs à cette sorte de garanties: j'offre le remboursement aux échéances ci- dessous indiquées, dix-huit mois, deux ans, et deux ans et demi. J'avais d'abord proposé un an, dix-huit mois, et deux ans; mais je craindrais que le temps ne fût un peu court pour amasser quelque chose. Nous pourrions, à la première échéance, ne pas avoir été favorisés dans nos récoltes,» et M. Micawber regardait par toute la chambre comme s'il y voyait quelques centaines d'ares d'une terre bien cultivée, «ou bien il se pourrait que nous n'eussions pas encore serré nos grains. On ne trouve pas toujours des bras comme on veut, je le crains, dans cette partie de nos colonies où nous devrons désormais lutter contre la fécondité luxuriante d'un sol vierge encore.

— Arrangez cela comme il vous plaira, monsieur, dit ma tante.

— Madame, répliqua-t-il, mistress Micawber et moi, nous sentons vivement l'extrême bonté de nos amis et de nos parents. Ce que je désire, c'est d'être parfaitement en règle, et parfaitement exact. Nous allons tourner un nouveau feuillet du livre de la vie, nous allons essayer d'un ressort inconnu et prendre en main un levier puissant: je tiens, pour moi, comme pour mon fils, à ce que ces arrangements soient conclus, comme cela se doit, d'homme à homme.»

Je ne sais si M. Micawber attachait à cette dernière phrase un sens particulier. Je ne sais si jamais ceux qui l'emploient sont bien sûrs que cela veuille dire quelque chose, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il aimait beaucoup cette locution, car il répéta, avec une toux expressive: «Comme cela se doit, d'homme à homme.»