«Une fois retombé dans les fers, mon existence sera de courte durée (les angoisses de l'âme ne sauraient se supporter quand une fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dépassé ces limites). Que Dieu vous bénisse! Qu'il vous bénisse! Un jour peut-être, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosité, et aussi, je l'espère, de sympathie, le lieu où l'on renferme les débiteurs dans cette ville, réfléchira longtemps, en lisant gravées sur le mur, avec l'aide d'un clou rouillé, «Ces obscures initiales: «W.M.
«P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami, M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quittés, et qui paraît jouir de la meilleure santé, vient de payer mes dettes et d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du bonheur.»
CHAPITRE XXV.
La tempête.
J'arrive maintenant à un événement qui a laissé dans mon âme des traces terribles et ineffaçables, à un événement tellement uni à tout ce qui précède cette partie de ma vie que, depuis les premières pages de mon récit, il a toujours grandi à mes yeux, comme une tour gigantesque isolée dans la plaine, projetant son ombre sur les incidents qui ont marqué même les jours de mon enfance.
Pendant les années qui suivirent cet événement, j'en rêvais sans cesse. L'impression en avait été si profonde que, durant le calme des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui même il m'arrive de revoir cette scène dans mes rêves, bien qu'à de plus rares intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Océan. Je vais essayer de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas un souvenir, c'est une réalité présente.
Le moment approchait où le navire des émigrants allait mettre à la voile: ma chère vieille bonne vint à Londres; son coeur se brisa de douleur à notre première entrevue. J'étais constamment avec elle, son frère et les Micawber, qui ne les quittaient guère; mais je ne revis plus Émilie.
Un soir, j'étais seul avec Peggotty et son frère. Nous en vînmes à parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait quittée, toujours calme et courageux. Il ne l'était jamais plus, disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui, et nous mettions à entendre ses récits le même intérêt qu'elle mettait à nous les faire.
Nous avions renoncé, ma tante et moi, à nos deux petites maisons de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-là, réfléchissant à ce qui s'était passé entre Ham et moi, lors de ma dernière visite à Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux d'écrire tout de suite à Émilie, au lieu de remettre une lettre pour elle à son oncle, au moment où je dirais adieu à ce pauvre homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord formé le projet. Peut-être voudrait-elle, après avoir lu ma lettre, envoyer par moi quelque message d'adieu à celui qui l'aimait tant. Mieux valait lui en faciliter l'occasion.
Avant de me coucher, je lui écrivis. Je lui dis que j'avais vu Ham, et qu'il m'avait prié de lui dire ce que j'ai déjà raconté plus haut. Je le répétai fidèlement, sans rien ajouter. Lors même que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement pour M. Peggotty la prière de la remettre à Émilie. Je ne me couchai qu'à la pointe du jour.