Ma tante resta silencieuse un instant, le menton appuyé sur sa main. Puis levant lentement les yeux:
«Je soupçonne, dit-elle, qu'elle a de l'attachement pour quelqu'un, Trot.
— Et elle est payée de retour? lui dis-je.
— Trot, reprit gravement ma tante, je ne puis vous le dire. Je n'ai même pas le droit de vous affirmer ce que je viens de vous dire-là. Elle ne me l'a jamais confié, je ne fais que le soupçonner.»
Elle me regardait d'un air si inquiet (je la voyais même trembler) que je sentis alors, plus que jamais, qu'elle avait pénétré au fond de ma pensée. Je fis un appel à toutes les résolutions que j'avais formées, pendant tant de jours et tant de nuits de lutte contre mon propre coeur.
«Si cela était, dis-je, et j'espère que cela est…
— Je ne dis pas que cela soit, dit brusquement ma tante. Il ne faut pas vous en fier à mes soupçons. Il faut au contraire les tenir secrets. Ce n'est peut-être qu'une idée. Je n'ai pas le droit d'en rien dire.
— Si cela était, répétai-je, Agnès me le dirait un jour. Une soeur à laquelle j'ai montré tant de confiance, ma tante, ne me refusera pas la sienne.»
Ma tante détourna les yeux aussi lentement qu'elle les avait portés sur moi, et les cacha dans ses mains d'un air pensif. Peu à peu elle mit son autre main sur mon épaule, et nous restâmes ainsi près l'un de l'autre, songeant au passé, sans échanger une seule parole, jusqu'au moment de nous retirer.
Je partis le lendemain matin de bonne heure pour le lieu où j'avais passé le temps bien reculé de mes études. Je ne puis dire que je fusse heureux de penser que c'était une victoire que je remportais sur moi-même, ni même de la perspective de revoir bientôt son visage bien-aimé.