J'eus bientôt en effet parcouru cette route que je connaissais si bien, et traversé ces rues paisibles où chaque pierre m'était aussi familière qu'un livre de classe à un écolier. Je me rendis à pied jusqu'à la vieille maison, puis je m'éloignai: j'avais le coeur trop plein pour me décider à entrer. Je revins, et je vis en passant la fenêtre basse de la petite tourelle où Uriah Heep, puis M. Micawber, travaillaient naguère: c'était maintenant un petit salon; il n'y avait plus de bureau. Du reste, la vieille maison avait le même aspect propre et soigné que lorsque je l'avais vue pour la première fois. Je priai la petite servante qui vint m'ouvrir de dire à miss Wickfield qu'un monsieur demandait à la voir, de la part d'un ami qui était en voyage sur le continent: elle me fit monter par le vieil escalier (m'avertissant de prendre garde aux marches que je connaissais mieux qu'elle): j'entrai dans le salon; rien n'y était changé. Les livres que nous lisions ensemble, Agnès et moi, étaient à la même place; je revis, sur le même coin de la table, le pupitre où tant de fois j'avais travaillé. Tous les petits changements que les Heep avaient introduits de nouveau dans la maison, avaient été changés à leur tour. Chaque chose était dans le même état que dans ce temps de bonheur qui n'était plus.
Je me mis contre une fenêtre, je regardai les maisons de l'autre côté de la rue, me rappelant combien de fois je les avais examinées les jours de pluie, quand j'étais venu m'établir à Canterbury; toutes les suppositions que je m'amusais à faire sur les gens qui se montraient aux fenêtres, la curiosité que je mettais à les suivre montant et descendant les escaliers, tandis que les femmes faisaient retentir les clic-clac de leurs patins sur le trottoir, et que la pluie maussade fouettait le pavé, ou débordait là-bas des égouts voisins sur la chaussée. Je me souvenais que je plaignais de tout mon coeur les piétons que je voyais arriver le soir à la brune tout trempés, et traînant la jambe avec leurs paquets sur le dos au bout d'un bâton. Tous ces souvenirs étaient encore si frais dans ma mémoire, que je sentais une odeur de terre humide, de feuilles et de ronces mouillées, jusqu'au souffle du vent qui m'avait dépité moi-même pendant mon pénible voyage.
Le bruit de la petite porte qui s'ouvrait dans la boiserie me fit tressaillir, je me retournai. Son beau et calme regard rencontra le mien. Elle s'arrêta et mit sa main sur son coeur; je la saisis dans mes bras.
«Agnès! mon amie! j'ai eu tort d'arriver ainsi à l'improviste.
— Non, non! Je suis si contente de vous voir, Trotwood!
— Chère Agnès, c'est moi qui suis heureux de vous retrouver encore!»
Je la pressai sur mon coeur, et pendant un moment nous gardâmes tous deux le silence. Puis nous nous assîmes à côté l'un de l'autre, et je vis sur ce visage angélique l'expression de joie et d'affection dont je rêvais, le jour et la nuit, depuis des années.
Elle était si naïve, elle était si belle, elle était si bonne, je lui devais tant, je l'aimais tant, que je ne pouvais exprimer ce que je sentais. J'essayai de la bénir, j'essayai de la remercier, j'essayai de lui dire (comme je l'avais souvent fait dans mes lettres) toute l'influence qu'elle avait sur moi, mais non: mes efforts étaient vains. Ma joie et mon amour restaient muets.
Avec sa douce tranquillité, elle calma mon agitation; elle me ramena au souvenir du moment de notre séparation; elle me parla d'Émilie, qu'elle avait été voir en secret plusieurs fois; elle me parla d'une manière touchante du tombeau de Dora. Avec l'instinct toujours juste que lui donnait son noble coeur, elle toucha si doucement et si délicatement les cordes douloureuses de ma mémoire que pas une d'elles ne manqua de répondre à son appel harmonieux, et moi, je prêtais l'oreille à cette triste et lointaine mélodie, sans souffrir des souvenirs qu'elle éveillait dans mon âme. Et comment en aurais-je pu souffrir, lorsque le sien les dominait tous et planait comme les ailes de mon bon ange sur ma vie!
«Et vous, Agnès, dis-je enfin. Parlez-moi de vous. Vous ne m'avez encore presque rien dit de ce que vous faites.