— Dieu vous entende!» me répondit-il.

CHAPITRE XXXII.

Une étoile brille sur mon chemin.

Nous étions arrivés à Noël; il y avait plus de deux mois que j'étais de retour. J'avais vu souvent Agnès. Quelque plaisir que j'éprouvasse à m'entendre louer par la grande voix du public, voix puissante pour m'encourager à redoubler d'efforts, le plus petit mot d'éloge sorti de la bouche d'Agnès valait pour moi mille fois plus que tout le reste.

J'allais à Canterbury au moins une fois par semaine, souvent davantage, passer la soirée avec elle. Je revenais la nuit, à cheval, car j'étais alors retombé dans mon humeur mélancolique… surtout quand je la quittais… et j'étais bien aise de prendre un exercice forcé pour échapper aux souvenirs du passé qui me poursuivaient dans de pénibles veilles, ou dans des rêves plus pénibles encore. Je passais donc à cheval la plus grande partie de mes longues et tristes nuits, évoquant, le long du chemin, les douloureux regrets qui m'avaient occupé pendant ma longue absence.

Ou plutôt j'écoutais l'écho de ces regrets, que j'entendais dans le lointain. C'était moi qui les avais, de moi-même, exilés si loin de moi; je n'avais plus qu'à accepter le rôle inévitable que je m'étais fait à moi-même. Quand je lisais à Agnès les pages que je venais d'écrire, quand je la voyais m'écouter si attentivement, se mettre à rire ou fondre en larmes; quand sa voix affectueuse se mêlait avec tant d'intérêt au monde idéal où je vivais, je songeais à ce qu'aurait pu être ma vie; mais j'y songeais, comme jadis, après avoir épousé Dora, j'avais songé trop tard à ce que j'aurais voulu que fût ma femme.

Mes devoirs envers Agnès, qui m'aimait d'une tendresse que je ne devais point songer à troubler; sans me rendre coupable envers elle d'un égoïsme misérable, impuissant d'ailleurs à réparer le mal; l'assurance où j'étais, après mûre réflexion, qu'ayant volontairement gâté moi-même ma destinée, et obtenu le genre d'attachement que mon coeur impétueux lui avait demandé, je n'avais pas le droit de murmurer, et que je n'avais plus qu'à souffrir: voilà tout ce qui occupait mon âme et ma pensée; mais je l'aimais, et je trouvais quelque consolation à me dire qu'un jour viendrait peut-être où je pourrais l'avouer sans remords, un jour bien éloigné où je pourrais lui dire: «Agnès, voilà où j'en étais quand je suis revenu près de vous; et maintenant je suis vieux, et je n'ai jamais aimé depuis!» Pour elle, elle ne montrait aucun changement dans ses sentiments ni dans ses manières: ce qu'elle avait toujours été pour moi, elle l'était encore; rien de moins, rien de plus.

Entre ma tante et moi, ce sujet semblait être banni de nos conversations, non que nous eussions un parti pris de l'éviter; mais, par une espèce d'engagement tacite, nous y songions chacun de notre côté, sans formuler en commun nos pensées. Quand, suivant notre ancienne habitude, nous étions assis le soir au coin du feu, nous restions absorbés dans ces rêveries, mais tout naturellement, comme si nous en eussions parlé sans réserve. Et cependant nous gardions le silence. Je crois qu'elle avait lu dans mon coeur, et qu'elle comprenait à merveille pourquoi je me condamnais à me taire.

Noël était proche, et Agnès ne m'avait rien dit: je commençai à craindre qu'elle n'eût compris l'état de mon âme, et qu'elle ne gardât son secret, de peur de me faire de la peine. Si cela était, mon sacrifice était inutile, je n'avais pas rempli le plus simple de mes devoirs envers elle; je faisais chaque jour ce que j'avais résolu d'éviter. Je me décidai à trancher la difficulté; s'il existait entre nous une telle barrière, il fallait la briser d'une main énergique.

C'était par un jour d'hiver, froid et sombre! que de raisons j'ai de me le rappeler! Il était tombé, quelques heures auparavant, une neige qui, sans être épaisse, s'était gelée sur le sol qu'elle recouvrait. Sur la mer, je voyais à travers les vitres de ma fenêtre le vent du nord souffler avec violence. Je venais de penser aux rafales qui devaient balayer en ce moment les solitudes neigeuses de la Suisse, et ses montagnes inaccessibles aux humains dans cette saison, et je me demandais ce qu'il y avait de plus solitaire, de ces régions isolées, ou de cet océan désert.