— Elle m'a demandé de venir un jour prendre la place qu'elle laissait vide.»
Et Agnès mit sa tête sur mon sein: elle pleura et je pleurai avec elle, quoique nous fussions bien heureux.
CHAPITRE XXXIII.
Un visiteur.
Je touche au terme du récit que j'ai voulu faire; mais il y a encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrête souvent avec plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emmêlé.
Ma renommée et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique était parfait, j'étais marié depuis dix ans. Par une soirée de printemps, nous étions assis au coin du feu, dans notre maison de Londres, Agnès et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la chambre, quand on vint me dire qu'un étranger voulait me parler.
On lui avait demandé s'il venait pour affaire, et il avait répondu que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'était un homme d'âge qui avait l'air d'un fermier.
Cette nouvelle produisit une certaine émotion; elle avait quelque chose de mystérieux qui rappelait aux enfants le commencement d'une histoire favorite que leur mère se plaisait à leur raconter, et où l'on voyait arriver ainsi déguisée sous son manteau, une méchante vieille fée qui détestait tout le monde. L'un de nos petits garçons cacha sa tête dans les genoux de sa maman pour être à l'abri de tout danger, et la petite Agnès (l'aînée de nos enfants), assit sa poupée sur une chaise, pour figurer à sa place, et courut derrière les rideaux de la fenêtre d'où elle laissait passer la forêt de boucles dorées de sa petite tête blonde, curieuse de voir ce qui allait se passer.
«Faites entrer!» dis-je.
Nous vîmes bientôt apparaître et s'arrêter dans l'ombre, sur le seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux gris. La petite Agnès, attirée par son air avenant, avait couru à sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout à coup, s'écria d'une voix émue que c'était M. Peggotty.