Le solo de la Bouilloire était fini; le Grillon avait pris la partie de premier violon, et il ne la quittait pas. Bon Dieu! comme il criait! Sa voix aiguë et perçante résonnait dans toute la maison; il semblait qu'elle allait percer les ténèbres… comme une étoile perce les nuages. Il y avait de petites trilles et un tremolo indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon, lorsque, dans l'excès de son enthousiasme il faisait des sauts et des bonds. Cependant ils s'accordaient fort bien, le Grillon et la Bouilloire. Le refrain était toujours le même, mais, dans leur émulation, ils le chantaient de plus en plus crescendo.
La jolie petite femme qui les écoutait,? car elle était jolie et jeune quoique un peu forte,? alluma une chandelle, se tourna vers le faucheur de la pendule, qui avait fait une bonne provision de minutes, puis elle alla regarder à la fenêtre, par laquelle elle ne vit rien à cause de l'obscurité, mais elle vit son charmant visage se réfléchir dans les vitres, et mon opinion? qui serait aussi la vôtre? est qu'elle aurait pu regarder longtemps sans voir rien de moitié aussi agréable. Lorsqu'elle revint s'asseoir sur son siège, le Grillon et la Bouilloire continuaient leur duo avec le même entrain.
C'était entr'eux comme une course au clocher. Cri! cri! cri! Le Grillon l'emporte! Hum! hum! hum! La Bouilloire prend de l'avance. Cri! cri! cri! Le Grillon gagne du terrain au retour. Mais la Bouilloire reprend encore: _Hum! hum! Hum! _Enfin ils s'essoufflaient, ils s'épanouissaient tant l'un et l'autre, le Cri! cri! se confondait tellement avec le Hum! hum! qu'il aurait fallu une oreille plus exercée que la vôtre ou la mienne pour savoir qui l'emporterait. Mais ce qui ne fut pas douteux, c'est que la bouilloire et le Grillon, tout deux au même instant, et par un accord secret connu d'eux seuls, lancèrent leur chant joyeux avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla éclairer jusqu'au fond de la cour. Cette lumière, tombant tout à coup sur une certaine personne, qui arrivait dans l'obscurité, lui exprima à la lettre, et avec la rapidité de l'éclair, cette pensée:? Sois le bienvenu à la maison, mon ami! sois le bienvenu, mon garçon.
Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter, versa parce qu'elle bouillait trop fort, et fut enlevée de devant le feu. Mistress Peerybingle courut à la porte, où elle ne put d'abord se reconnaître au milieu du bruit des roues d'une voiture, du trépignement d'un cheval, de la voix d'un homme, des allées et venues d'un chien surexcité, et de la surprenante et mystérieuse apparition d'un baby.
D'où venait ce baby, et comment mistress Peerybingle s'en empara- t-elle en un clin d'oeil, je ne sais. Mais c'était un enfant vivant dans les bras de mistress Peerybingle; et elle semblait en être fière, pendant qu'elle était doucement attirée vers le feu par un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et plus âgé qu'elle, qui se baissa pour l'embrasser.
— Oh! mon Dieu, John! dit mistress Peerybingle. Dans quel état vous êtes avec ce mauvais temps!
Il était vraiment dans un état pitoyable. L'épais brouillard avait déposé sur ses cils un chapelet de gouttes d'eau congelées; et ses favoris imprégnés d'humidité brillaient à la clarté du foyer des couleurs de l'arc-en-ciel.
— En effet, Dot, répondit John lentement, en déroulant le fichu qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est pas un temps d'été. Il n'y a rien d'étonnant que je sois ainsi fait.
— Je ne voudrais pas m'entendre appeler Dot, John. Je n'aime pas ce nom. Et la moue de Mistress Peerybingle semblait dire qu'elle l'aimait beaucoup.
— Qu'êtes-vous donc? répondit John en la regardant de son haut avec un sourire, et en l'étreignant avec autant de délicatesse que pouvaient le faire sa large main et son robuste bras.