— Rien n'a disparu, répondit-elle. Cher père, non. Tout est là en vous. Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez aimé, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord à respecter et à aimer à cause de sa sympathie pour moi, tout cela est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui m'était le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette tête grise. Je ne suis point aveugle, mon père.

Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait été fixée sur le père et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans quelques minutes, et immédiatement elle fut saisie d'une agitation nerveuse.

— Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot?

— Oui, ma chère, dit Caleb; elle est là.

— N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais rien dit d'elle qui ne fût vrai?

— Je crains que je ne l'eusse fait, ma chère, répondit Caleb, si j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'était. Mais si je l'avais changée, c'eût été la rendre moins bien. On ne peut rien dépeindre de mieux qu'elle.

La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir et son orgueil en entendant la réponse, et son bonheur en l'embrassant de nouveau, étaient charmants à contempler.

— Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le pensez, ma chère, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire; des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut pas trop vous en émouvoir s'ils arrivent.

— Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route?

— Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues?