L'enfant et le vieillard quittèrent le sentier sablé et se mirent à errer le long des tombeaux, où le sol était doux et commode pour leurs pieds fatigués. Comme ils passaient derrière l'église, ils entendirent des voix à peu de distance, et se dirigèrent vers ceux qui parlaient.

C'étaient deux hommes installés commodément sur l'herbe, et tellement occupés qu'ils n'aperçurent pas d'abord les nouveaux venus. Il n'était pas difficile de deviner qu'ils appartenaient à la classe de ces industriels ambulants qui montrent au public les fredaines de Polichinelle. En effet, à cheval sur une pierre sépulcrale, se trouvait derrière eux le héros lui-même, avec son nez et son menton aussi crochus et sa face aussi enluminée que d'ordinaire. Jamais peut-être il n'avait mieux témoigné de son aplomb imperturbable; car il conservait son sourire uniforme, rien que son corps fût renversé dans la position la plus incommode, tout disloqué, tout chiffonné, sans grâce et sans forme, tandis que son long chapeau pointu, se balançant en avant sur ses jambes grêles, menaçait à tout instant, faute d'équilibre, de faire faire une culbute à maître Polichinelle.

Les autres personnages du drame étaient dispersés en partie sur l'herbe, aux pieds des deux hommes, et en partie entassés pêle- mêle dans une longue boite posée à terre. Tous y étaient au grand complet, la femme du héros principal, son enfant, le cheval de bois, le docteur, le gentleman étranger qui, faute de connaître suffisamment la langue, ne peut exprimer ses idées autrement qu'en répétant par trois fois: «Shallabalah,» le voisin entêté qui ne veut pas admettre qu'une cloche de fer-blanc soit une voix, l'exécuteur des hautes oeuvres et le diable. Les propriétaires des marionnettes étaient évidemment venus en cet endroit pour y faire quelques réparations indispensables à leur personnel et à leur matériel; car l'un était occupé à ajuster avec du fil une petite potence, et l'autre à fixer, à l'aide d'un marteau et de quelques pointes, une perruque noire sur la tête du voisin ridicule devenu chauve à force de recevoir des coups de bâton sur la nuque.

Ils levèrent les yeux avec curiosité, s'interrompant dans leur besogne, au moment où le vieillard et sa jeune compagne arrivèrent près d'eux. Celui qui probablement était chargé de faire mouvoir et parler les acteurs était un petit homme à la face joviale, à l'oeil brillant et au nez rouge; il paraissait s'être pénétré, sans s'en douter, de l'esprit et du caractère de son principal personnage. L'autre qui, sans doute, était chargé de percevoir la recette, avait un regard méfiant et dissimulé, qui peut-être aussi était une conséquence de son emploi.

Le joyeux compère fut le premier à saluer les étrangers d'une inclination de tête, et, suivant la direction que prirent les yeux du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-être jamais vu Polichinelle que sur la scène. Polichinelle, en ce moment, nous sommes fâché de le dire, semblait montrer avec la pointe de son chapeau une des plus pompeuses épitaphes et en rire de tout son coeur.

«Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? demanda le vieillard s'asseyant auprès d'eux et contemplant les marionnettes avec un sensible plaisir.

— Mais, répondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir une représentation à l'auberge qui est là-bas, et il ne faudrait pas qu'on nous vit réparer nos personnages.

— Non? s'écria le vieillard faisant signe à Nelly d'écouter; et pourquoi pas! hein? pourquoi pas?

— Parce que cela détruirait toute illusion et enlèverait tout intérêt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans sa perruque? Non, certainement non.

— Très-bien!… dit le vieillard se hasardant à toucher une des marionnettes; puis retirant sa main avec un éclat de rire, il ajouta: «C'est donc ce soir que vous devez les montrer?