Souvent Nelly levait les yeux vers les arbres d'où descendaient toutes ces rumeurs, et elle se disait que ce bruit donnait peut- être au cimetière plus de calme que ne lui en eût donné un silence complet. Elle errait de tombe en tombe: tantôt elle s'arrêtait pour relever et remettre en place la ronce qui s'était échappée d'un tertre vert qu'elle était destinée à soutenir; tantôt, à travers le treillage des fenêtres basses, elle contemplait l'église avec ses livres vermoulus placés sur les pupitres, avec la serge verte, moisie par l'humidité, sur les bancs réservés dont elle laissait voir le bois. Après cela venaient les bancs des pauvres, sièges usés et jaunes comme ceux qui les occupent; là se trouvaient les humbles fonts baptismaux où les enfants recevaient leurs noms chrétiens, le modeste autel où ils s'agenouillaient pendant leur vie, le tréteau peint en noir sur lequel ils étaient déposés quand ils visitaient pour la dernière fois la vieille église froide et obscure. Tout parlait d'une longue durée et d'un lent dépérissement, jusqu'à la corde de la cloche retombant au milieu du porche, tout amincie et blanchie par la vétusté.
Nelly s'était arrêtée devant une tombe dont l'inscription rappelait le souvenir d'un jeune homme mort à l'âge de vingt-trois ans, il y avait de cela cinquante-cinq années. Elle entendit l'approche d'un pas chancelant, et, regardant autour d'elle, elle aperçut une vieille femme courbée sous le poids des années qui, se penchant au pied de ce même tombeau, pria l'enfant de lui lire l'inscription gravée sur la pierre. Nelly s'empressa de le faire. La vieille femme la remercia et lui dit que depuis longues, longues années, elle savait par coeur ces paroles, mais qu'elle ne pouvait plus les voir.
«Étiez-vous sa mère? demanda Nelly.
— J'étais sa femme, mon cher enfant.»
Elle, la femme d'un jeune homme de vingt-trois ans!… Il est vrai qu'il y avait cinquante-cinq ans de cela.
«Vous êtes étonnée de ce que je vous dis là, continua la vieille femme en branlant la tête. Ah! vous n'êtes pas la première. Des gens plus âgés en ont été surpris aussi avant vous. Oui, j'étais sa femme. La mort ne nous change pas plus que ne le fait la vie.
— Venez-vous souvent ici?
— Je viens très-souvent m'y asseoir pendant l'été. J'y venais autrefois gémir et pleurer, mais il y a bien longtemps, Dieu merci.»
Après un instant de silence, la vieille femme reprit ainsi la parole:
«Je cueille ici les pâquerettes à mesure qu'elles poussent et je les rapporte à mon logis. Je n'aime rien tant que ces fleurs, et depuis cinquante-cinq ans je n'en ai pas eu d'autres. C'est un long temps, et voilà que je me fais bien vieille!…»