S'étendant alors avec complaisance, quoique son auditoire ne se composât que d'une enfant, sur son thème favori qui était nouveau pour celle qui l'écoutait, elle lui raconta combien elle avait pleuré et gémi; combien elle avait invoqué la mort quand ce malheur l'avait frappée; et comment, lorsqu'elle était venue pour la première fois en ce lieu, toute jeune encore, toute remplie d'amour et de douleur, elle avait espéré que son coeur allait se briser. Mais le temps avait marché; et bien que la veuve continuât d'être affligée lorsqu'elle visitait le cimetière, elle trouvait cependant la force de s'y rendre; et enfin il était arrivé que ces visites, au lieu d'être une peine pour elle, étaient devenues un plaisir sérieux, un devoir qu'elle avait fini par aimer. Et maintenant que cinquante-cinq années s'étaient écoulées, elle parlait de son mari décédé comme s'il avait été son fils ou son petit-fils, avec une sorte de pitié pour sa jeunesse qu'elle comparait à sa propre vieillesse, avec de l'admiration pour sa force et sa beauté mâle qu'elle comparait à sa propre faiblesse, à sa propre décrépitude: et cependant elle parlait; toujours de lui comme s'il était toujours son mari, et se croyait toujours pour lui telle qu'elle avait été autrefois et non telle qu'elle était à présent; elle s'entretenait de leur réunion dans un autre monde comme s'il était mort de la veille; et s'oubliant aujourd'hui pour ne plus se revoir que dans le passé, elle songeait au bonheur de la gracieuse jeune femme qu'elle croyait ensevelie avec le jeune époux.
L'enfant la laissa cueillir les fleurs qui croissaient sur le tombeau, et elle s'en alla pensive.
Le vieillard, pendant ce temps, s'était levé et habillé. M. Codlin, toujours condamné à contempler en face les dures réalités de la vie, était en train de serrer dans sa toile les bouts de chandelle qui avaient survécu au spectacle de la veille, tandis que son compagnon recevait dans la cour de l'auberge les compliments de tous les badauds, incapables de le séparer du Polichinelle dans leur pensée, et qui, à ce titre, ne lui accordaient guère moins d'importance qu'au joyeux bandit en personne et ne l'aimaient guère moins. Quand M. Short eut joui de sa popularité, il s'en alla déjeuner, et toute la petite société se trouva réunie à table.
«De quel côté comptez-vous vous diriger aujourd'hui? demanda le petit homme à Nelly.
— Je ne sais guère… répondit l'enfant; nous ne sommes pas encore décidés.
— Nous allons aux courses. Si c'est votre chemin et si notre compagnie vous convient, nous pouvons faire route ensemble. Si vous préférez marcher seuls, vous n'avez qu'un mot à dire, et vous verrez que nous ne vous gênerons pas.
— Nous irons avec vous, s'écria le vieillard. Nell, avec eux, avec eux!»
L'enfant réfléchit un moment, et, songeant qu'avant peu il lui faudrait mendier, et qu'elle ne pourrait pour cela trouver un lieu plus convenable que celui où se réunissaient de riches dames et des gentlemen attirés par l'attrait du plaisir et les agréments d'une fête, elle se détermina à s'y rendre dans leur compagnie. Elle remercia donc M. Short de son offre et dit, en regardant timidement M. Codlin:
«S'il n'y a pas d'objection à ce que nous vous accompagnions jusqu'à la ville où se feront les courses?…
— Une objection! répéta M. Short. Allons, Tommy, montrez-vous gracieux une fois en votre vie, et dites que vous désirez qu'ils viennent avec nous. Je sais que vous le désirez. Soyez gracieux, Tommy.