— Trotters, répondit M. Codlin, qui parlait lentement, mais qui mangeait goulûment, ce qui n'est pas rare chez les philosophes et les misanthropes, vous êtes trop inconsidéré.
— Plaît-il? quel mal y a-t-il à cela? répliqua l'autre.
— Il n'y en a pas du tout dans le cas actuel, dit M. Codlin; mais le principe est dangereux, et, je vous le répète, vous êtes trop inconsidéré.
— Eh bien! viendront-ils avec nous, ou ne viendront-ils pas?
— Oui, ils viendront, dit brusquement M. Codlin; mais vous auriez pu leur faire envisager cela comme une faveur, peut-être.»
Le nom réel du petit homme était Harris; mais, peu à peu, ce nom était devenu, par un changement peu euphonique, celui de Trotters, qui, avec l'épithète préliminaire de Short[7], lui avait été conféré en raison de l'excessive exiguïté de ses jambes. Short Trotters, cependant, étant un nom composé hors d'usage dans le dialogue familier, le gentleman auquel on l'avait attribué était connu, parmi ses intimes, sous le nom de Shorto ou sous celui de Trotters; rarement l'appelait-on Short-Trotters, excepté dans les conversations en règle et les jours de grande cérémonie.
Short donc, ou Trotters, comme le lecteur voudra, répondit à la remontrance de son ami M. Thomas Codlin par quelque plaisanterie destinée à calmer son mécontentement; et, se jetant avec ardeur sur le bouilli froid, le thé, le pain et le beurre, il démontra, de la façon la plus éloquente, à ses compagnons, qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de l'imiter. M. Codlin n'avait pas besoin, il est vrai, de cet avis, car il avait mangé à gogo, et, maintenant, il humectait l'argile desséchée de son gosier en buvant de forte ale à larges et fréquentes reprises avec un plaisir silencieux et sans en offrir à personne, donnant encore par là une nouvelle preuve de sa tournure d'esprit misanthropique.
Enfin, le déjeuner étant terminé, M. Codlin demanda la carte à payer; et, ayant mis l'ale au compte de toute la compagnie, procédé qui sentait aussi la misanthropie, il divisa le total en deux parties exactement égales: la moitié pour lui et son ami, l'autre pour Nelly et son grand-père. Tout étant bien et dûment réglé, et les préparatifs du départ terminés, ils prirent congé de l'hôte et de l'hôtesse et se remirent en route.
C'est ici qu'apparut au grand jour la fausse position de M. Codlin dans la société, et l'effet qu'elle devait produire sur son esprit ulcéré; car, tandis que, la veille au soir, il avait été salué par Polichinelle du nom de «mon maître,» titre bourgeois qui pouvait faire croire à l'assemblée qu'il entretenait ce personnage à son compte pour sa satisfaction personnelle, maintenant il lui fallait marcher péniblement sous le poids du théâtre de ce même personnage, et le porter corporellement sur ses épaules par une chaleur étouffante, le long d'une route couverte de poussière. Ce brillant Polichinelle, au lieu d'amuser son patron par un feu roulant d'esprit ou par un déluge de coups de bâton assenés sur la tête de ses parents et connaissances, était maintenant éreinté, plié en deux, flasque et mou, étendu dans une boîte fermée, ses jambes relevées autour de son cou en forme de cravate, entièrement dénué de ces qualités sociales qui font le charme de son caractère.
M. Codlin s'avançait péniblement, échangeant de temps à autre un mot ou deux avec Short, et s'arrêtant pour se reposer et murmurer par occasion. Short ouvrait la marche avec la boîte plate, son bagage particulier arrangé en paquet (le paquet n'était pas très- gros), et une trompette de cuivre pendue sur son dos. Nell et son grand-père venaient après lui se donnant la main, et Thomas Codlin fermait la marche.