Lorsqu'ils arrivaient à un bourg ou à quelque village, ou même près d'une maison isolée de bonne apparence, Short soufflait dans sa trompette et jouait un fragment de fanfare sur ce ton grotesque tout particulier à Polichinelle et compagnie. Si l'on se montrait aux fenêtres, M. Codlin dressait le théâtre: il dépliait à la hâte les draperies, en couvrait Short, préludait avec chaleur sur la flûte de Pan, et jouait un air. Alors le spectacle commençait le plus tôt possible. À M. Codlin il appartenait de décider de la durée de la représentation, et d'allonger ou de rapprocher le moment où le héros devait finalement triompher de l'ennemi de l'humanité, selon qu'il jugeait que la récolte des gros sous serait abondante ou chétive. Quand tout était ramassé jusqu'au dernier liard, notre homme reprenait son fardeau, et l'on se remettait en chemin.

Parfois il leur arrivait de jouer pour acquitter le péage, soit sur un pont, soit sur un bac. Une fois, entre autres, ils firent leur exhibition devant un tourniquet pour obéir au désir particulier du collecteur, qui, s'étant enivré dans sa solitude, n'offrit rien moins qu'un schelling afin d'avoir une représentation à lui tout seul. Il y eut un petit endroit d'assez flatteuse apparence où leurs espérances éprouvèrent un triste échec, parce qu'un petit bonhomme de bois, représentant un de leurs personnages favoris avec des galons dorés sur son habit, fut considéré comme une critique injurieuse dirigée contre le bedeau, et, pour ce motif, les autorités locales forcèrent acteurs et directeurs, l'un portant l'autre, à faire prompte retraite. Heureusement, ce n'était pas l'ordinaire; en général, ils étaient bien reçus, et rarement quittaient-ils une ville sans entraîner sur leurs talons une troupe de gamins déguenillés qui couraient après eux avec des cris d'admiration.

Ils avaient fait une bonne course malgré ces haltes, et se trouvaient encore sur la route au moment où la lune commença à briller dans le ciel. Short trompait le temps avec des chansons et des plaisanteries, et voyait tout par le meilleur côté. Quant à M. Codlin, il maudissait son sort et toutes les misères de ce monde, mais Polichinelle avant tout, et s'en allait en boitant, le théâtre sur le dos, en proie au plus amer chagrin.

Ils s'étaient arrêtés pour prendre quelque repos dans un carrefour où aboutissaient quatre routes. M. Codlin, plus que jamais en humeur misanthropique, avait laissé tomber le rideau et s'était assis au fond du théâtre, invisible aux yeux des mortels et dédaignant la société de ses compagnons, lorsque deux ombres prodigieuses leur apparurent, venant vers eux par un tournant qui débouchait sur la route qu'ils avaient suivie. L'enfant fut d'abord presque terrifiée à l'aspect de ces géants démesurés; car il fallait bien que ce fussent des géants, à voir leurs grandes enjambées sous l'ombre projetée par les arbres. Mais Short, disant à Nelly qu'il n'y avait rien à craindre, tira de sa trompette quelques sons auxquels répondirent des cris d'allégresse.

«C'est la troupe de Grinder, n'est-ce pas? dit M. Short prenant le ton le plus élevé.

— Oui, répondirent deux voix aiguës.

— Par ici, par ici, qu'on vous voie. Je savais bien que c'était vous.»

Sur cette invitation, «la troupe de Grinder» approcha au pas accéléré et ne tarda pas à joindre la petite compagnie. Ce qu'on appelait familièrement la troupe de M. Grinder se composait d'un jeune homme et d'une jeune fille montés tous deux sur des échasses, et de M. Grinder lui-même, qui, pour ses excursions pédestres, ne se servait que de ses jambes naturelles, portant sur son dos un tambour. Le costume que ces jeunes gens avaient en public était celui des highlanders d'Écosse; mais, comme la nuit était humide et froide, le jeune homme avait endossé par-dessus son kilt une jaquette de marin qui lui tombait jusqu'aux chevilles, et il s'était coiffé d'un chapeau de toile cirée. La jeune fille était emmitouflée dans une vieille pelisse de drap, avec un mouchoir en marmotte sur la tête. M. Grinder avait coiffé son instrument de leurs bonnets écossais ornés de plumes d'un noir de jais.

«Vous allez aux courses, à ce que je vois, dit M. Grinder tout hors d'haleine. Nous aussi. Comment cela va-t-il, Short?»

Ils se donnèrent une chaude poignée de main. Les deux jeunes gens se trouvant placés un peu trop haut pour pouvoir saluer Short à la manière ordinaire, s'y prirent d'une façon à eux particulière. Le jeune homme leva son échasse de droite et la passa par-dessus l'épaule de Short, et la jeune fille fit retentir son tambourin.