— Au lieu de cela, poursuivit M. Vuffin, vous n'avez qu'à annoncer une pièce de Shakespeare jouée uniquement par des jambes de bois, je parie que vous ne faites pas quinze sous.

— Ah! certainement non,» dit Short. Et l'aubergiste fut du même avis.

M. Vuffin reprit, en agitant sa pipe de l'air d'un homme qui argumente:

«Ceci prouve qu'il est d'une bonne politique de laisser dans les caravanes les géants usés: ils y sont logés et nourris pour rien le reste de leur vie, et ils se trouvent fort heureux d'y être gardés. Il y avait un géant, un brun, qui laissa la caravane il y a un an et se mit à promener dans Londres des affiches de voitures, se louant à vil prix comme les balayeurs du coin des rues. Il est mort. Je ne fais d'insinuation contre qui que ce soit, ajouta solennellement M. Vuffin, mais il ruinait le commerce… et il est mort.»

L'aubergiste poussa un soupir en regardant le maître des chiens, qui secoua la tête en disant d'un air bourru qu'il se le rappelait bien.

«Je le sais, Jerry, dit M. Vuffin avec un ton pénétré, je sais que vous vous le rappelez, et l'opinion générale a été que le géant avait bien mérité son sort. Tenez! je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait quelque chose comme vingt-trois caravanes; je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait dans son cottage de Spa-Fields, pendant l'hiver et quand la saison des exhibitions était passée, huit nains mâles et femelles assis à table tous les jours et servis par huit vieux géants en habits verts, jupons à carreaux rouges, bas de coton bleus et souliers à recouvrement. Il y avait un nain plus âgé que les autres et très-méchant; quand son géant n'allait pas assez vite à son gré, il lui enfonçait des épingles dans les mollets, ne pouvant pas atteindre plus haut. C'est un fait certain, le vieux Maunders me l'a conté lui-même.

— Et les nains, que deviennent-ils lorsqu'ils sont vieux? demanda l'aubergiste.

— Plus un nain est vieux, plus il a de prix. Un nain aux cheveux gris et bien ridé ne peut plus être soupçonné de n'être qu'un enfant. Mais un géant faible sur ses jambes et qui ne se tient plus droit, gardez-le dans la caravane, mais ne le montrez plus, à aucun prix!»

Tandis que M. Vuffin et ses deux amis fumaient leur pipe et trompaient le temps par cette conversation, le personnage silencieux assis à l'un des coins de la cheminée avalait ou semblait avaler une douzaine de petits sous, pour s'entretenir la main; il tenait en équilibre une plume sur son nez, et se livrait à divers autres traits de dextérité sans accorder la moindre attention à la compagnie qui, de son côté, ne s'occupait pas davantage de lui. À la fin, Nelly, fatiguée, décida son grand-père à se retirer. Ils sortirent, laissant la compagnie assise autour du feu et les chiens endormis à quelque distance.

Après avoir souhaité le bonsoir au vieillard, Nelly venait de passer dans son misérable galetas; mais à peine en avait-elle fermé la porte, qu'elle y entendit frapper à petits coups. Elle ouvrit et fut quelque peu surprise à la vue de M. Thomas Codlin qu'elle avait laissé en bas profondément endormi, au moins en apparence.