«C'est Codlin qui est votre ami, et non pas Short, souvenez-vous- en.

— Je fais quelques bouquets, répondit l'enfant; j'essayerai de les vendre pendant les trois jours de courses. En voulez-vous un? Bien entendu que c'est un petit cadeau que je vous offre.»

M. Codlin se disposait à se lever pour recevoir le bouquet, mais Nelly s'élança vers lui et le lui mit dans la main. Il le plaça à sa boutonnière avec un air de satisfaction remarquable pour un misanthrope, et, lançant un coup d'oeil de défi et de triomphe à Short qui ne s'en doutait guère, il dit en s'étendant de nouveau:

«C'est Tom Codlin qui est votre ami, goddam!»

Dès que la matinée fut un peu avancée, les tentes prirent un aspect plus gai et plus brillant; de longues files d'équipages roulèrent doucement sur le gazon. Des hommes qui avaient passé toute la nuit en blouse, avec des guêtres de cuir, se montrèrent en vestes de soie avec des chapeaux à plumes, dans leur rôle de jongleurs ou de saltimbanques; ou en livrée superbe, comme les domestiques doucereux attachés aux maisons de jeu; ou enfin, avec d'honnêtes costumes de bons fermiers, pour amorcer le public et l'entraîner aux jeux illicites. De jeunes bohémiennes aux yeux noirs, coiffées de mouchoirs aux couleurs écarlate, se répandaient partout pour dire la bonne aventure, et de pauvres femmes maigres et pâles erraient sur les pas des ventriloques et des sorciers leurs compères, comptant d'un regard avide les pièces de dix sous avant même qu'elles fussent gagnées. Il y avait entre les ânes, les chariots et les chevaux, autant d'enfants entassés que l'étroit espace pouvait en contenir, et ils étaient tous sales et pauvres; quant à ceux qu'on n'avait pu y laisser, ils couraient à droite et à gauche dans les endroits où il y avait le plus de monde, se faufilaient entre les jambes des promeneurs, entre les roues des voitures, et jusque sous les pieds des chevaux, sans qu'il leur arrivât le moindre accident. Les chiens dansants, les faiseurs de tours montés sur des échelles, la naine et le géant, et toutes les autres merveilles flanquées d'orgues et d'orchestres sans nombre, sortaient des trous et des recoins où ils avaient passé la nuit, et florissaient en plein soleil.

Au milieu de ce brouhaha, Short prit énergiquement son parti. Il sonna de sa trompette de cuivre, et fit retentir bruyamment l'appel de Polichinelle. Derrière lui venait Thomas Codlin portant le théâtre comme de coutume, les yeux fixés sur Nelly et son grand-père, qui marchaient à l'arrière-garde.

L'enfant tenait à la main son panier plein de fleurs, et temps en temps elle s'arrêtait, d'un air timide et modeste, pour offrir ses bouquets aux personnes qui se trouvaient dans les belles voitures. Mais, hélas! il y avait là bien des mendiants plus hardis qu'elle, des bohémiennes qui prédisaient des maris, et une foule d'autres vagabonds experts dans cette industrie; et, bien que plusieurs dames eussent souri gracieusement en refusant les bouquets par un mouvement de tête, bien que d'autres eussent dit aux messieurs assis devant elles: «Voyez quelle jolie figure!» elles laissaient passer la jolie figure, et ne s'inquiétaient pas de savoir si Nelly se mourait de faim et de fatigue.

Il n'y eut qu'une dame qui sembla comprendre Nelly. Elle était assise seule dans un riche équipage, tandis que deux jeunes gens en brillant costume, qui venaient de descendre de la voiture, parlaient et riaient très-haut à peu de distance, et ne songeaient certes pas à l'enfant. Près de là se trouvaient bien d'autres belles dames; mais elles tournaient le dos à Nelly, ou portaient ailleurs leurs regards, assez probablement sur les deux jeunes élégants, et nulle ne faisait attention à la jeune fille. Mais la dame dont nous avons parlé repoussa une bohémienne qui offrait de lui dire sa bonne aventure, en répondant qu'on la lui avait dite déjà, et qu'elle en avait pour plusieurs années; puis appelant Nelly et lui prenant un bouquet, elle lui mit quelque argent dans sa main qui tremblait, et lui recommanda de retourner chez elle et d'y rester, dans l'intérêt de son salut et de son honneur.

Plus d'une fois, Codlin, Short et leurs compagnons passèrent entre les longues, longues files de la multitude, voyant tout, excepté la seule chose qu'il y eût à voir, la course des chevaux Lorsque la cloche sonna pour donner le signal d'évacuer le champ de courses, ils revinrent se reposer parmi les charrettes et les ânes, attendant que la grande chaleur fût passée, pour se montrer de nouveau. Polichinelle avait, à maintes reprises, déployé tout l'éclat de sa belle humeur; mais durant chacune des représentations, l'oeil de Thomas Codlin était resté fixé sur Nelly et le vieillard, et tenter de fuir sans être aperçus, eût été chose impraticable.

Enfin, au moment où le jour tombait, M. Codlin dressa le théâtre dans un bon endroit, et les spectateurs furent bientôt sous le charme. L'enfant, assise à coté du vieillard, trouvait en elle- même bien étrange que les chevaux, ces honnêtes créatures, semblassent faire autant de vagabonds de tous les gens qu'ils attiraient, lorsqu'un rire éclatant, produit sans doute par quelque saillie improvisée de M. Short, quelque allusion ingénieuse à la fête du jour, tira Nelly de ses réflexions, et lui fit jeter un regard autour d'elle.