À travers cette scène de vertige, l'enfant, effrayée et dégoûtée de tout ce qu'elle voyait, entraînait son grand-père charmé; elle serrait de près son guide; elle tremblait d'être séparée du vieillard par la foule et d'avoir à retrouver son chemin toute seule. Grâce à leurs efforts pour se dégager du bruit et du mouvement, ils finirent par traverser les rues et arriver au champ de courses, lande ouverte, située sur une hauteur, à un bon mille des dernières limites de la ville.

Bien qu'il s'y trouvât quantité de gens encore, et pas des plus cossus ni des plus élégants, occupés à dresser des tentes en toute hâte, à enfoncer des pieux en terre, à courir de çà et de là, les pieds pleins de poussière, en poussant d'affreux jurons bien qu'il y eût là des enfants fatigués qu'on avait couchés sur des tas de paille entre les roues des charrettes, et qui pleuraient pour s'endormir; sans compter de pauvres chevaux maigres et des ânes en liberté, paissant parmi les hommes et les femmes, parmi les pots et les chaudrons, parmi les feux à demi allumés et les bouts de chandelles qui brillaient et coulaient çà et là; malgré tout cela, Nelly avait plaisir à sentir qu'elle n'était plus dans la ville, et respirait plus à l'aise. Après un souper chétif, dont les frais mirent si bas ses ressources, qu'il lui resta à peine quelques sous pour le déjeuner du lendemain, elle alla avec son grand-père chercher un peu de repos au coin d'une tente, où ils s'endormirent, malgré les bruyants préparatifs qu'on fit autour d'eux durant toute la nuit.

Et maintenant, le temps approchait où ils allaient être forcés de mendier leur pain. Dès le lever du soleil, Nelly sortit de la tente et se rendit dans les champs voisins, où elle cueillit des roses sauvages et d'autres petites fleurs, se proposant d'en faire des bouquets qu'elle offrirait aux dames en voiture, quand le beau monde arriverait. Sa pensée n'était pas non plus inactive pendant que sa main travaillait ainsi. Lorsqu'elle fut de retour et se fut assise près du vieillard dans le coin de la tente, à arranger ses fleurs en bouquet, elle profita de ce que les deux hommes dormaient encore à l'extrémité opposée, tira son grand-père par la manche, le regarda doucement, et lui dit à voix basse:

«Grand-papa, ne tournez pas les yeux vers les gens dont je vais vous parler, et n'ayez l'air de vous occuper que de ce que je fais en ce moment. Que me disiez-vous avant notre départ de la vieille maison? Que si l'on savait ce que nous allions faire, on dirait que vous étiez fou, et que l'on nous séparerait?»

Le vieillard se tourna vers elle avec une expression de terreur hagarde; mais elle le contint par un regard, et le priant de tenir les fleurs pendant qu'elle les attacherait, elle ajouta en approchant ses lèvres de l'oreille de son grand-père:

«C'était là ce que vous me disiez, je le sais. Vous n'avez pas besoin de parler. Je m'en souviens bien, et je ne pouvais pas l'oublier. Mon grand-papa, ces hommes soupçonnent que nous avons secrètement quitté notre famille, ils projettent de nous livrer secrètement à quelque magistrat, pour nous faire renvoyer d'où nous venons. Si votre main tremble ainsi, nous ne pourrons jamais leur échapper; mais si vous voulez seulement vous tenir tranquille, nous y réussirons aisément.

— Comment cela? murmura le vieillard. Chère Nell, comment cela? Ils m'enfermeront dans un cachot de pierre, noir et froid; ils m'enchaîneront à la muraille, ô ma Nell! ils me fouetteront jusqu'au sang, et ne me laisseront plus jamais te voir!

— Voilà que vous tremblez encore! dit l'enfant. Tenez-vous auprès de moi toute la journée. Ne faites pas attention à eux; ne les regardez pas, ne regardez que moi. Je trouverai un moment favorable pour nous échapper. Quand je le ferai, imitez-moi; ne dites pas un mot, ne vous arrêtez pas un instant… Chut!… c'est assez!

— Ho! hé! qu'est-ce que vous faites donc, ma chère?» dit M Codlin soulevant sa tête et bâillant.

Puis, remarquant que son associé était encore endormi, il ajouta vivement et à voix basse: