Appuyant cette protestation d'un grand nombre de regards affables et encourageants, et de gestes pleins d'ardeur amicale, Thomas Codlin se retira sur la pointe du pied, laissant l'enfant dans une profonde surprise. Nelly réfléchissait encore à cet étrange incident, quand les dalles de l'escalier vermoulu crièrent sous les pieds des autres voyageurs qui gagnaient leurs chambres. Lorsqu'ils furent tous passés et que le bruit qu'ils avaient fait se fut amorti, l'un d'eux revint sur ses pas, et, après quelque hésitation, après avoir tâtonné contre le mur comme s'il ignorait à quelle porte il devait frapper, il heurta à celle de Nelly.
«Qui est là? dit l'enfant sans ouvrir.
— Moi, Short, répondit celui-ci en se penchant vers le trou de la serrure. Je voulais seulement vous prévenir, ma chère, que nous devons partir demain matin de très-bonne heure, parce que si nous ne prévenons les chiens et le faiseur de tours, les villages où nous passerons ne nous rapporteront pas un sou. Croyez-vous être debout assez tôt pour vous mettre en route avec nous? Si vous voulez, je vous avertirai.»
L'enfant lui promit d'être prête, et lui ayant rendu son bonsoir, elle l'entendit s'éloigner. L'intérêt de ces deux hommes lui causait un certain déplaisir, surtout quand elle se rappelait leurs chuchotements dans la cuisine et le trouble qu'ils avaient éprouvé en la voyant s'éveiller; elle n'était donc pas sans songer avec méfiance qu'elle aurait pu rencontrer de meilleurs compagnons. Cependant, la fatigue finit par dominer la crainte, et elle ne tarda pas à s'endormir.
Dès le lendemain, au point du jour, Short remplit sa promesse; il frappa doucement à la porte de Kelly, qu'il pria instamment de se lever tout de suite, attendu que le propriétaire des chiens ronflait encore, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour prendre une bonne avance à la fois sur lui et sur le sorcier, qui parlait tout haut en dormant, et qui, d'après ce qu'on avait pu lui entendre dire, semblait, dans ses rêves, tenir un âne en équilibre sur son nez. Nelly sortit immédiatement de son lit et éveilla son grand-père avec tant de diligence, qu'ils furent tous deux aussitôt prêts que Short lui-même, qui en témoigna toute sa satisfaction.
Après un déjeuner sans cérémonie, expédié à la hâte, et dont les principaux éléments furent du lard, du pain et de la bière, ils prirent congé de l'aubergiste et franchirent la porte des Jolly- Sandboys. La matinée était belle et chaude, le sol frais pour les pieds après la pluie de la veille, les haies plus gaies et plus vertes, l'air pur; tout, en un mot, respirait la fraîcheur et la santé. Sous cette douce influence, les voyageurs marchaient d'un bon pas.
Ils n'étaient pas bien loin encore, lorsque l'enfant fut frappée de nouveau du changement de manières de M. Thomas Codlin, qui, au lieu de se traîner tout seul en grommelant, ainsi qu'il l'avait fait jusqu'alors, se tenait tout près d'elle, et, lorsqu'il saisissait l'occasion de la regarder à l'insu de son associé, l'avertissait, par certains signes à la dérobée, par certains mouvements de tête, de se défier de Short et de ne mettre sa confiance qu'en Codlin. Il ne se bornait pas aux regards et aux gestes; car, lorsque Nelly et son grand-père marchaient auprès dudit Short, et que le petit homme parlait avec sa chaleur habituelle d'une quantité de sujets indifférents, Thomas Codlin témoignait sa jalousie et son déplaisir en suivant de près Nelly, à qui il administrait de temps en temps sur les chevilles, en manière d'avertissement, des coups fort peu agréables avec les pieds de son théâtre.
Toutes ces façons d'agir rendirent naturellement l'enfant plus prudente encore et plus réservée Bientôt elle remarqua que, toutes les fois qu'on s'arrêtait devant une taverne de village ou tout autre lieu pour y donner le spectacle, M. Codlin, tout en s'occupant de ses fonctions, tenait son regard soigneusement attaché sur elle et sur le vieillard; ou bien, avec des démonstrations d'amitié et de respect, invitait ce dernier à s'appuyer sur son bras, et le surveillait ainsi de près jusqu'à ce que la représentation fût terminée et qu'on fût reparti. Short lui-même semblait changé à cet égard. Lui aussi, il avait l'air de mêler à son caractère ouvert le désir bien arrêté d'établir sur eux un système de surveillance. Toutes ces circonstances redoublèrent les soupçons de l'enfant et lui inspirèrent encore plus de défiance et d'anxiété.
Cependant ils approchaient de la ville où les courses devaient commencer le lendemain: ils n'en pouvaient douter; car en passant à travers des troupes nombreuses de bohémiens et de vagabonds qui suivaient la même route dans la direction de la ville et sortaient de tous les chemins de traverse, de toutes les ruelles de la campagne, ils tombèrent au milieu d'une foule de gens, les uns voyageant dans des charrettes couvertes, les autres à cheval, ceux-ci sur des ânes, ceux-là chargés de lourds fardeaux, et tous tendant vers le même but. Les cabarets situés sur le bord de la route avaient cessé d'être vides et silencieux comme ceux qui se trouvaient plus éloignés; maintenant il s'en échappait des cris tumultueux et des nuages de fumée; à travers les fenêtres noires, on voyait des groupes de grosses faces rubicondes regarder sur la route. Sur chaque emplacement de terrain inculte ou communal, quelque jeu de hasard étalait son industrie bruyante et invitait les passants désoeuvrés à s'arrêter pour tenter la chance; la foule devenait de plus en plus compacte; le pain d'épice doré exposait ses splendeurs à la poussière dans des baraques en toile; et parfois une voiture à quatre chevaux, lancée au galop, passait rapidement en soulevant un nuage qui couvrait tout et laissait les gens ahuris et aveuglés par derrière.
Il était tard quand nos voyageurs arrivèrent à la ville même; les derniers milles qu'ils avaient eus à faire avaient été longs et pénibles. Dans cette ville, tout était tumulte et confusion; les rues étaient pleines de monde: on y pouvait distinguer bien des étrangers, aux regards curieux qu'ils jetaient autour d'eux, les cloches des églises faisaient retentir leur bruyant carillon; les pavillons flottaient aux fenêtres et au sommet des toits. Dans les grandes cours d'auberge, les garçons couraient de tous côtés, se heurtant l'un l'autre; les chevaux frappaient du pied sur les dalles raboteuses; on entendait résonner les roues des voitures qu'on remisait; et les fumets désagréables de nombreuses tables couvertes de dîneurs, apportaient à l'odorat leur lourde et tiède émanation. Dans de plus humbles auberges, les violons criards grinçaient, hors du ton et de la mesure, pour soutenir le pas vacillant des danseurs; des hommes ivres, oubliant le refrain de leurs chansons, unissaient leurs voix dans un hurlement frénétique qui couvrait jusqu'au son des cloches, véritables sauvages qui ne demandaient qu'à boire; devant les portes, stationnaient des groupes de flâneurs, pour voir danser quelque traîneuse et joindre le vacarme de leurs clameurs au flageolet aigu et au tambour assourdissant.