Nous avons tellement l'habitude de nous laisser émouvoir par les objets extérieurs et d'en recevoir des sensations que la réflexion devrait suffire à nous donner, mais qui nous échappent souvent sans ces aides visibles et palpables, que peut-être n'aurais-je pas été envahi tout entier comme je l'étais par cet unique sujet de mes pensées sans les monceaux de choses fantastiques que j'avais vues pêle-mêle dans le magasin du marchand de curiosités. Présentes à mon esprit, unies à l'enfant, l'entourant, pour ainsi dire, ne formant qu'un avec elle, elles me faisaient toucher au doigt sa position. Sans aucun effort d'imagination, je revoyais d'autant mieux son image, entourée comme elle l'était, de tous ces objets étrangers à sa nature, qu'ils étaient moins en harmonie avec les goûts de son sexe et de son âge. Si ces secours m'avaient manqué, si j'avais dû me représenter Nelly dans un appartement ordinaire où il n'y eût rien de bizarre, rien d'inaccoutumé, il est bien présumable que sa solitude étrange m'eût moins vivement impressionné. Dans ce cadre, elle formait pour moi une sorte d'allégorie, et avec tout ce qui l'entourait, elle excitait si puissamment mon intérêt que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais la chasser de ma mémoire et de mes pensées.

«Ce serait, me dis-je après avoir fait avec vivacité quelques tours dans ma chambre, ce serait pour l'imagination un travail curieux que de suivre Nelly dans sa vie future, de la voir continuant sa route solitaire au milieu d'une foule de compagnons grotesques; seule, pure, fraîche et jeune. Il serait curieux de…»

Ici je m'arrêtai; car le thème m'eût mené loin, et déjà je voyais s'ouvrir devant moi une région dans laquelle je me sentais médiocrement disposé à pénétrer. Je reconnus que ce n'étaient que des rêvasseries, et je pris le parti d'aller me coucher pour trouver dans mon lit le repos et l'oubli.

Mais, toute la nuit, soit éveillé, soit endormi, les mêmes idées revinrent à mon esprit, les mêmes images restèrent en possession de mon cerveau. Toujours, toujours j'avais en face de moi la boutique aux sombres parois; les armures et les cottes de mailles toutes vides avec leur tournure de spectres silencieux; les figures de bois et de pierre, sournoises et grimaçantes; la poussière, la rouille, le ver vivant dans le chêne qu'il ronge; et, seule au milieu de ces antiquités, de ces ruines, de cette laideur du passé, la belle enfant dans son doux sommeil, souriant au sein de ses rêves légers et radieux.

CHAPITRE II.

Durant près d'une semaine, je combattis le désir qui me poussait à revoir le lieu que j'avais quitté sous les impressions dont j'ai esquissé le tableau. Enfin je m'y décidai, et résolu à me présenter cette fois en plein jour, je m'acheminai, dès le commencement d'une après-midi, vers la demeure du vieillard.

Je dépassai la maison et fis plusieurs tours dans la rue avec cette espèce d'hésitation bien naturelle chez un homme qui sait que sa visite n'est pas attendue et qui n'est pas bien sûr qu'elle soit agréable. Cependant, comme la porte de la boutique était fermée, et comme rien n'indiquait que je dusse être reconnu des gens qui s'y trouvaient, si je me bornais purement et simplement à passer et repasser devant la porte, je ne tardai pas à surmonter mon irrésolution et je me trouvai chez le marchand de curiosités.

Le vieillard se tenait dans l'arrière-boutique, en compagnie d'une autre personne. Tous deux semblaient avoir échangé des paroles vives; leur voix, qui était montée à un diapason très-élevé, cessa de retentir aussitôt qu'ils m'aperçurent. Le vieillard s'empressa de venir à moi, et, d'un accent plein d'émotion, me dit qu'il était charmé de me voir. Il ajouta:

«Vous tombez ici dans un moment de crise.»

Et, montrant l'homme que j'avais trouvé avec lui: