— Oui, je le sais, cela te fait du bien et cela doit être. Mille bénédictions! Demain matin, de bonne heure, je serai ici.
— Vous n'aurez pas besoin de sonner deux fois. La sonnette m'éveille, même au beau milieu d'un rêve.»
Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent. L'enfant ouvrit la porte, maintenant protégée par un volet que Kit y avait appliqué, en sortant, et avec un dernier adieu dont la douceur et la tendresse sont bien souvent revenues à ma mémoire, elle la tint entr'ouverte jusqu'à ce que nous fussions passés. Le vieillard s'arrêta un moment pour entendre la porte se refermer et les verrous se tirer à l'intérieur, ensuite, rassuré à cet égard, il se mit à marcher à pas lents. Au coin de la rue, il s'arrêta. Me regardant avec un certain embarras, il me dit que nous n'allions pas du tout par le même chemin et qu'il était obligé de me quitter. J'avais envie de répondre: mais, avec une vivacité que son extérieur ne m'eût pas permis de supposer, il s'éloigna précipitamment. Je remarquai qu'à plusieurs reprises il tourna la tête comme pour s'assurer si je ne l'épiais pas ou si je ne le suivais pas à quelque distance. À la faveur de l'obscurité de la nuit, il disparut bientôt à mes yeux.
J'étais demeuré immobile à la place même où il m'avait quitté, sans pouvoir m'en aller et pourtant sans savoir pourquoi je perdais mon temps à rester là. Je regardai tout pensif dans la rue d'où nous venions de sortir, et bientôt je m'acheminai de ce côté. Je passai et repassai devant la maison; je m'arrêtais; j'écoutais à la porte: tout était sombre et silencieux comme la tombe.
Cependant je rôdais autour de cette maison sans réussir à m'en arracher, pensant à tous les dangers qui pouvaient menacer l'enfant: incendie, vol, meurtre même, et me figurant qu'il allait arriver quelque malheur si je me retirais. Le bruit d'une porte ou d'une croisée qu'on fermait dans la rue me ramenait de nouveau devant le logis du marchand de curiosités. Je traversais le ruisseau pour regarder la maison et m'assurer que ce n'était pas de là que venait le bruit: mais non, la maison était restée noire, froide, sans vie.
Il passait peu de monde; la rue était triste et morne; il n'y avait presque que moi. Quelques traînards, sortis des théâtres, marchaient à la hâte, et, de temps en temps, je me jetais de côté pour éviter un ivrogne tapageur qui regagnait sa demeure en chancelant; mais c'étaient des incidents rares et qui même cessèrent bientôt tout à fait. Une heure sonna à toutes les horloges. Je me remis à arpenter le terrain, me promettant sans cesse que ce serait la dernière fois, et chaque fois me manquant de parole, sous quelque nouveau prétexte, comme je l'avais fait déjà si souvent.
Plus je pensais aux discours, au regard, au maintien du vieillard, moins je parvenais à me rendre compte de ce que j'avais vu et entendu. Un pressentiment qui me dominait me disait que le but de cette absence nocturne ne pouvait être bon. Je n'avais eu connaissance du fait que par la naïveté indiscrète de l'enfant; et bien que le vieillard fût là, bien qu'il eût été témoin de ma surprise non équivoque, il avait gardé un étrange mystère sur ce sujet sans me donner un seul mot d'explication. Ces réflexions ramenèrent plus vivement que jamais à ma mémoire sa physionomie égarée, ses manières distraites, ses regards inquiets et troublés. Sa tendresse pour sa petite-fille n'était pas incompatible avec les vices les plus odieux; et dans cette tendresse même n'y avait- il pas une contradiction étrange? Sinon, comment cet homme eût-il pu se résoudre à abandonner ainsi son enfant? Cependant, malgré mes dispositions à prendre de lui une mauvaise opinion, je ne doutais pas un moment de la réalité de son affection; et même je ne pouvais pas en admettre le doute, quand je me rappelais ce qui s'était passé entre nous et le son de voix avec lequel il avait appelé sa Nelly.
«Je reste ici naturellement… m'avait dit l'enfant, en réponse à ma question C'est comme cela tous les soirs.» Quel motif pouvait faire sortir le vieillard de chez lui, la nuit et toutes les nuits? J'évoquai le souvenir de ce que j'avais autrefois entendu raconter de certains crimes sombres et secrets qui se commettent dans les grandes villes et échappent à la justice pendant de longues années. Cependant, parmi ces sinistres histoires, il n'en était pas une que je pusse expliquer par le présent mystère; plus j'y songeais, moins je réussissais à percer ces ténèbres.
La tête remplie de ces idées et de bien d'autres encore, sur le même sujet, je continuai d'arpenter la rue durant deux grandes heures. Enfin une pluie violente se mit à tomber: accablé de fatigue, bien que ma curiosité fût toujours aussi éveillée qu'auparavant, je montai dans la première voiture de place qui vint à passer et me fis conduire chez moi. Un bon feu pétillait dans l'âtre; ma lampe brillait: ma pendule me salua comme à l'ordinaire de son joyeux carillon. Mon logis m'offrait le calme, la chaleur, le bien-être, contraste heureux avec l'atmosphère sombre et triste d'où je sortais.
Je m'assis dans ma bergère, et, me renversant sur ses larges coussins, je me représentai l'enfant dans son lit: seule, sans gardien, sans protection, excepté celle des anges, et cependant dormant d'un sommeil paisible. Je ne pouvais détacher ma pensée de cette créature si jeune, tout esprit, toute délicate, une vraie petite fée, passant de longues et sinistres nuits dans un lieu si peu fait pour elle.