À cette heure de silence, souvent aussi et avec non moins d'anxiété, sa pensée se reportait sur son grand-père; et tout en admirant comme il se rappelait leur vie précédente, elle se demandait si réellement il avait conscience du changement de leur condition et du dénûment cruel par lequel ils avaient récemment passé. Lorsqu'ils suivaient leur course errante, elle avait rarement eu cette idée; mais maintenant, elle ne pouvait s'empêcher de se dire: «Qu'est-ce qui arriverait s'il allait tomber malade, ou si les forces venaient à me manquer?» Il était plein de zèle et de bonne volonté, heureux de faire quelque petite chose et satisfait de pouvoir se rendre utile; mais il avait conservé sa même insouciance. Pas la moindre espérance d'amélioration. Un véritable enfant, une pauvre créature sans idée, sans ressort, un bon vieillard sans fiel, ayant une tendresse pleine d'égards, pour sa petite-fille, pouvant éprouver des impressions, soit agréables, soit pénibles, mais mort à tout le reste. Nelly s'affligeait de son état; elle s'affligeait de le voir quelquefois s'asseoir près d'elle à rien faire, occupé seulement de lui sourire avec un signe de tête lorsqu'elle tournait vers lui son regard; ou bien caresser quelque petit enfant, le promener des heures entières, embarrassé de ses questions enfantines, mais toujours patient par le sentiment instinctif de sa propre décadence, humilié même devant l'esprit d'un nouveau-né. Tout cela affligeait tant Nelly, qu'elle fondait en larmes et se retirait dans quelque endroit écarté pour y tomber à genoux en suppliant Dieu de guérir son grand-père.
Mais ce n'était pas à le voir dans cet état, puisque du moins il était content et calme, ce n'était pas non plus à méditer dans la solitude sur l'altération des facultés du vieillard, que Nelly devait souffrir le plus, quoique ce fussent déjà de rudes épreuves pour un jeune coeur. Un motif de chagrin bien autrement grave et profond ne devait pas tarder à l'attrister encore.
Un dimanche soir, un jour de fête, de repos, Nelly et son grand- père sortirent pour faire un tour ensemble. Depuis quelque temps ils avaient été étroitement renfermés; la beauté et la chaleur de l'atmosphère les y encourageant, ils poussèrent leur promenade assez loin. En s'éloignant de la ville, ils avaient pris une chaussée qui menait dans de belles prairies. Ils pensaient que cette chaussée aboutirait à la route qu'ils venaient de quitter, et les ramènerait sur leurs pas.
Mais le détour fut plus long qu'ils ne l'avaient supposé, et ils se virent entraînés en avant jusqu'au coucher du soleil; ce fut alors qu'ayant retrouvé la trace qu'ils cherchaient, ils s'arrêtèrent pour se reposer.
L'ombre était descendue par degrés: le ciel était sombre et triste maintenant, excepté sur le point de l'horizon où le soleil, en se couchant dans toute sa gloire, amoncelait l'or et le feu dont les reflets de cendre ardente rayonnaient çà et là à travers le voile obscur de la nuit, et projetaient sur la terre une teinte empourprée. Le vent commença à mugir en sourds murmures, à mesure que le soleil se retira, emmenant le jour avec lui; des nuages noirs s'amoncelèrent, apportant dans leur sein le tonnerre et les éclairs. De grosses gouttes de pluie ne tardèrent pas à tomber. Lorsque les nuages orageux étaient emportés au loin, d'autres aussitôt remplissaient le vide qu'ils avaient laissé, et s'étendaient sur l'horizon. Tantôt on entendait le sourd grondement d'un tonnerre éloigné, tantôt c'était l'éclair qui fendait la nue, et tantôt des ténèbres profondes qui fondaient en un instant sur la terre.
Craignant de s'abriter sous un arbre ou contre une haie, le vieillard et l'enfant hâtèrent le pas sur la grande route. Ils espéraient trouver quelque maison qui leur offrît un refuge contre l'orage maintenant tout à fait déclaré et de plus en plus violent. Trempés par la pluie qui tombait avec force, étourdis par les éclats de la foudre, éblouis par le feu des éclairs répétés, ils eussent passé devant une maison isolée sans se douter qu'elle fût si près, si un homme qui se tenait sur le seuil de la porte ne les eût invités gaiement à venir se mettre à l'abri.
«Il faut, dit-il en se retirant de sa porte et couvrant ses yeux de sa main devant le zigzag d'un éclair, il faut que vous ayez de meilleures oreilles que celles de bien des gens si vous n'avez pas plus peur que cela d'être aveuglés par le tonnerre. Qu'est-ce que vous aviez donc à passer si vite, hein? ajouta-t-il en fermant la porte et les menant par un couloir à une chambre de derrière.
— Nous n'avions pas aperçu cette maison, monsieur, répondit
Nelly, jusqu'au moment où vous nous avez parlé.
— Ce n'est pas étonnant, dit l'homme, avec de pareils éclairs qui vous donnent dans les yeux. Tenez, vous ferez mieux d'entrer ici vous asseoir près du feu pour vous sécher un peu. Si vous n'avez besoin de rien, vous n'êtes point obligés de rien prendre, n'ayez pas peur. C'est ici une auberge, voilà tout. Le Vaillant Soldat est bien connu, Dieu merci.
— Cette maison porte le nom du Vaillant Soldat, monsieur? demanda Nelly.