— Nell sera bientôt une femme. Élevée à vous croire aveuglément, elle oubliera son frère s'il n'a soin de se montrer quelquefois à elle.

— Prenez garde, dit le vieillard, dont les yeux étincelèrent, qu'elle ne vous oublie quand vous souhaiteriez le plus de vivre dans sa mémoire. Prenez garde qu'un jour ne vienne où vous marcherez pieds nus dans les rues, tandis qu'elle vous éclaboussera dans son brillant équipage!

— C'est-à-dire quand elle aura votre argent. Voilà donc cet homme si pauvre!

— Et cependant, dit le vieillard laissant tomber sa voix et parlant en homme qui pense tout haut, combien nous sommes pauvres! quelle vie que la nôtre! Et quand on songe que c'est la cause d'une enfant, d'une enfant qui n'a jamais fait de tort ni de peine à personne, que nous soutenons… et que cependant nous ne réussissons à rien!… Espoir et patience! c'est notre devise. Espoir et patience!»

Ces paroles furent prononcées trop bas pour arriver aux oreilles des jeunes gens. M. Swiveller sembla penser que les mots inintelligibles marmottés par le vieillard étaient l'indice d'une lutte morale produite par la puissance de sa harangue; car il toucha son ami du bout de sa canne en lui insinuant la conviction où il était, qu'il avait jeté «le grappin» sur le vieux, et qu'il comptait bien obtenir un droit de courtage sur les bénéfices. Peu de temps après, il s'aperçut de sa méprise; il prit alors un air endormi et mécontent, et plus d'une fois il avait insisté sur ce qu'il était temps de partir promptement, lorsque la porte s'ouvrit et la petite fille parut en personne.

CHAPITRE III.

Nelly était suivie de près par un homme âgé, dont les traits étaient remarquablement durs et repoussants. Cet homme était de si petite taille, qu'il eût pu passer pour un nain, bien que sa tête et sa figure n'eussent pas déparé le corps d'un géant. Ses yeux noirs, vifs et empreints d'une expression d'astuce, étaient sans cesse en mouvement, sa bouche et son menton hérissés du chaume d'une barbe dure et inculte. Il avait de ces teints qui ont toujours l'air malpropre ou malsain. Mais ce qui donnait à l'ensemble de sa physionomie quelque chose de plus grotesque encore, c'était un sourire sinistre qui semblait provenir d'une simple habitude sans avoir rapport à aucun sentiment de joie ou de plaisir, et mettait constamment en évidence le peu de dents jaunâtres éparpillées dans sa bouche, ce qui lui donnait l'aspect d'un dogue haletant. Son costume se composait d'un vaste chapeau rond à haute forme, de vêtements de drap noir usé, d'une paire de larges souliers, et d'une cravate d'un blanc sale chiffonnée comme une corde, de manière à laisser à découvert la plus grande partie de son cou roide et nerveux. Le peu de cheveux qu'il avait étaient d'un noir grisonnant, coupés ras, aplatis sur les tempes et retombant sur ses oreilles en frange dégoûtante. Ses mains, couvertes d'un véritable cuir à gros grains, étaient d'une odieuse malpropreté; il avait les ongles crochus, longs et jaunes.

J'eus amplement le temps de noter ces traits caractéristiques; car, outre qu'ils étaient de nature à frapper sans plus ample examen, il se passa quelques instants avant que le silence, fût rompu. L'enfant s'avança timidement vers son frère et mit sa main dans la sienne. Le nain, si l'on veut bien nous permettre de l'appeler ainsi, avait embrassé d'un coup d'oeil pénétrant tous ceux qui étaient présents; et le marchand de curiosités, qui sans doute ne comptait pas sur cet étrange visiteur, semblait éprouver un profond embarras.

«Ah! ah! dit le nain qui, la main posée au-dessus de ses yeux, avait regardé attentivement le jeune homme; ce doit être là votre petit-fils, voisin?

— Vous voulez dire qu'il ne devrait pas l'être, répondit le vieillard; mais il l'est en effet.