Évidemment la réponse lui était dictée d'avance.

«On vous a offert d'en prendre une seconde fois, dit miss Brass, résumant les faits; vous en avez eu autant que vous en pouviez prendre; je vous demande s'il vous faut quelque chose de plus, et vous répondez: — «Non!» N'allez donc plus dire qu'on vous fait votre part; songez-y bien.»

En achevant ces mots, miss Sally poussa le plat, ferma à double tour le garde-manger, et se rapprochant de la petite servante, elle la surveilla tandis que celle-ci achevait les pommes de terre.

Il était évident qu'une tempête extraordinaire couvait dans l'aimable coeur de miss Brass, et ce fut sans doute ce qui la poussa, sans aucune raison plausible, à frapper la jeune fille avec le plat du couteau tantôt sur la tête, tantôt sur le dos, comme s'il lui paraissait impossible de se trouver si près d'elle sans lui administrer quelques légers horions. Mais M. Swiveller ne fut pas peu surpris de voir sa camarade clerc, après s'être dirigée lentement à reculons vers la porte, comme si elle voulait se retirer sans pouvoir s'y résoudre, s'élancer tout à coup en avant, et, tombant sur la petite servante, lui assener de rudes soufflets à poing fermé. La victime criait, mais à demi-voix, comme si elle avait peur de s'entendre elle-même, et miss Sally, se réconfortant avec une prise de tabac, remonta l'escalier juste au moment où Richard rentrait fort à propos dans l'étude.

CHAPITRE XXXVII.

Entre autres singularités, et il en avait un fonds si riche qu'il en donnait chaque jour un nouvel échantillon, le gentleman s'était pris d'une passion extraordinaire pour le spectacle de Polichinelle. Si le bruit de la voix de Polichinelle, même à distance éloignée, arrivait jusqu'à Bevis Marks, le gentleman, fût-il au lit et endormi, se levait en sursaut, et, se rhabillant à la hâte, courait à l'endroit où se trouvait son héros favori, et revenait à la tête d'une longue procession de badauds, au milieu desquels se trouvait le théâtre ambulant et ses propriétaires. Immédiatement le tréteau se dressait en face de la maison de M. Brass; le gentleman s'établissait à la fenêtre du premier étage, et la représentation commençait avec son joyeux tapage de fifre, de tambour et d'acclamations, à la consternation profonde de la population laborieuse qui habitait ce quartier silencieux. Au moins pouvait-on espérer que la pièce une fois achevée, comédiens et auditoire se disperseraient: mais l'épilogue était aussi fâcheux que la pièce elle-même; car le Diable n'était pas plutôt mort, que le gentleman appelait le directeur des marionnettes et son aide dans sa chambre, où il les régalait de liqueurs fortes qu'il avait en son particulier, et entrait avec eux en une longue conversation dont le sujet échappait à toute créature humaine. Le secret de ces entretiens n'importait guère. Mais le pis de la chose c'est que, tandis qu'ils avaient lieu, l'attroupement continuait de stationner devant la maison, que les petits garçons frappaient à coups de poing sur le tambour et imitaient Polichinelle avec leurs voix grêles, que la fenêtre de l'étude était obscurcie par les nez qui s'y aplatissaient, et qu'au trou de la serrure de la porte de la rue brillaient des yeux investigateurs; que, si l'on apercevait à la fenêtre d'en haut le gentleman ou l'un de ses interlocuteurs, ou si même le bout d'un de leurs nez se rendait visible, la foule impatiente, qui hurlait en bas, jetait un cri de fureur, et repoussait toute consolation, jusqu'à ce que les propriétaires des marionnettes lui fussent rendus, et qu'elle pût les escorter ailleurs: en un mot, le mal était que Bevis Marks était révolutionné par ces mouvements populaires, et que la paix et le calme avaient fui des limites de son territoire.

Personne plus que M. Sampson Brass n'était indigné de ce qui se passait. Mais comme il ne se souciait nullement de perdre un bon locataire, il jugeait à propos d'empocher les ennuis que lui causait le gentleman comme il empochait son argent, quitte à troubler l'auditoire qui se pressait autour de sa porte par les moyens bornés de petites vengeances qu'il avait à sa disposition. C'était, par exemple, de verser sur la tête des assistants de l'eau sale avec un pot inaperçu, ou de les mitrailler, du haut du toit de la maison, avec des débris de tuiles et des plâtres, ou enfin d'engager les cochers de cabriolets de louage à tourner tout à coup le coin de la rue et à lancer vivement leurs voitures au milieu de l'auditoire. À première vue, il pourra paraître étrange à quiconque n'y réfléchirait pas mûrement, que M. Brass, appartenant à la chicane, n'eût pas assigné légalement la partie ou les parties qui, à ses yeux, contribuaient le plus activement au dommage: mais qu'on veuille bien se rappeler que, si les médecins usent rarement de leur propre ordonnance, que, si les ecclésiastiques ne pratiquent pas toujours ce qu'ils prêchent, de même les gens de justice n'aiment pas à mêler la loi dans leurs affaires particulières, sachant parfaitement que la loi est un instrument à double tranchant, d'un usage dangereux, et que Thémis est comme les dentistes, qui arrachent quelquefois par erreur la bonne dent au lieu de la mauvaise.

«Allons, dit M. Brass une après-midi, voilà deux jours passés sans
Polichinelle. J'espère que notre homme a épuisé son caprice.

— Vous espérez?… répliqua miss Sally. Quel mal ça vous fait-il?

— Quel singulier garçon!… s'écria Brass laissant tomber sa plume avec désespoir. Cet animal se plaît à m'exaspérer!