— Cela m'arrive si rarement, dit Nelly; mais j'ai retenu longtemps mes larmes, et je ne suis pas encore soulagée, car je sens ces larmes revenir dans mes yeux sans pouvoir les retenir encore. Je ne crains pas de vous confier ma peine; je sais que vous n'en direz rien à personne.»

Mistress Quilp tourna la tête sans proférer un seul mot.

«Autrefois, reprit l'enfant, nous nous promenions souvent dans les champs et parmi les arbres verts; et lorsque, le soir, nous rentrions au logis, la fatigue nous faisait mieux aimer encore notre maison et trouver qu'on y était bien. Elle était triste et sombre; mais qu'importe? disions-nous: cela ne nous rendait que plus agréable le souvenir de notre dernière promenade et le projet de notre promenade prochaine. Maintenant ces promenades sont finies; et quoique notre maison soit la même, elle est plus triste et plus sombre qu'elle ne l'a jamais été.»

Nelly s'arrêta; mais bien que la porte eût craqué plus fort que précédemment, mistress Quilp ne dit rien. Ce fut l'enfant qui ajouta avec chaleur:

«Ne supposez pas que mon grand-père m'aime moins qu'autrefois. Chaque jour il m'aime davantage et me témoigne plus de tendresse et de sollicitude que la veille. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'aime.

— Je suis bien sûre qu'il vous aime tendrement, dit mistress
Quilp.

— Oui, s'écria Nelly, oh oui! aussi tendrement que je l'aime: Mais je ne vous ai pas encore confié son plus grand changement, et ayez soin de n'en jamais rien dire à personne. Il ne dort plus, si ce n'est le peu de sommeil qu'il prend le jour dans son fauteuil; car chaque nuit il sort et reste dehors presque toute la nuit.

— Nelly!…

— Chut! fit l'enfant, posant un doigt sur sa bouche et regardant autour d'elle. Quand il revient le matin, et c'est habituellement au point du jour, c'est moi qui lui ouvre. La nuit dernière, l'heure était très-avancée; on voyait déjà clair. Mon grand-père était affreusement pâle; ses yeux étaient rouges; ses jambes tremblaient sous lui. Quand je retournai me mettre au lit, je l'entendis gémir. Je me levai et courus à lui; avant qu'il sût que j'étais là, je l'entendis encore s'écrier qu'il ne pouvait plus supporter cette vie, et que, si ce n'était pour son enfant, il voudrait mourir. Que faire, mon Dieu! que faire?»

Les sources de son coeur étaient ouvertes; la jeune fille, succombant au poids de ses peines et de ses tourments, et puissamment émue par la première confidence qu'elle eût jamais faite encore, ainsi que par la sympathie qui avait accueilli son petit récit, cacha son visage dans le sein de sa douce amie et fondit en larmes.