— C'est le rêve de mon imagination, répondit Swiveller, humant une large gorgée du «vin rosé» et regardant gravement son ami: une personne ravissante, divine. Vous la connaissez.

— En effet, je me la rappelle, dit Frédéric avec insouciance. Que vous veut-elle?

— Eh bien, monsieur, entre miss Sophie Wackles et l'humble individu qui a l'honneur d'être avec vous, il s'est établi un sentiment aussi ardent que tendre, sentiment de la nature la plus honorable et la plus poétique. La déesse Diane, monsieur, qui appelle ses nymphes à la chasse, n'est pas, j'ose le dire, plus scrupuleuse dans sa conduite que Sophie Wackles.

— Voulez-vous me faire croire qu'il y ait rien de réel dans vos paroles? demanda son ami. Vous ne voulez sans doute pas dire que vous lui avez fait la cour?

— La cour, si; des promesses, non. Ce qui me rassure, c'est qu'on ne pourrait intenter contre moi aucune poursuite pour rétractation de promesse. Je ne me suis jamais compromis jusqu'à lui écrire.

— Que vous demande-t-elle dans cette lettre?

— C'est pour me rappeler, Fred, une petite soirée qui a lieu aujourd'hui même; une réunion de vingt personnes, c'est-à-dire de deux cents jolis orteils en tout qui vont se démener gentiment dans la danse, en supposant que les messieurs et les dames invités apportent leur contingent naturel. Il faut que j'y aille, ne fût- ce que pour entamer la rupture. Je m'y engage, n'ayez pas peur. Je ne serais pas fâché de savoir si c'est Sophie elle-même qui a remis cette lettre. Si c'est elle, elle-même, qui ne se doutait guère de cet obstacle à son bonheur, c'est une chose vraiment touchante.»

Pour résoudre la question, Swiveller appela la servante. Il apprit que miss Sophie Wackles avait en effet remis la lettre à cette fille de sa propre main, qu'elle était venue accompagnée, pour le décorum sans doute, de sa plus jeune soeur; qu'on lui avait dit que M. Swiveller était chez lui, et qu'on l'avait engagée à monter; mais que, choquée on ne peut plus par cette proposition inconvenante, elle avait déclaré qu'elle aimerait mieux mourir. Ce récit remplit Swiveller d'une admiration peu compatible avec les projets qu'il venait d'arrêter. Mais Frédéric n'attacha qu'une importance médiocre à l'attitude de son ami dans cette occasion, sachant bien que, grâce à l'influence qu'il exerçait sur Richard Swiveller, il pourrait mettre son projet à exécution, quand il jugerait le moment opportun.

CHAPITRE VIII.

L'affaire étant ainsi arrangée, Swiveller sentit, à des avertissements intérieurs, que l'heure de son dîner approchait, et, de peur de compromettre sa santé par une trop longue abstinence, il envoya au plus proche restaurant demander immédiatement un renfort de boeuf bouilli et de choux verts pour deux. Le restaurateur, édifié par expérience sur sa pratique, refusa net, en répondant, comme un grossier qu'il était, que si M. Swiveller voulait du boeuf, il eût la complaisance de venir à la maison le manger sur place, en ayant soin d'apporter, pour le remettre avant le bénédicité, le montant de certain petit compte que depuis longtemps il avait négligé de solder. Sans se laisser décourager par cette rebuffade, mais au contraire se sentant plus que jamais en verve d'appétit, Swiveller envoya de nouveau chez un autre restaurateur qui demeurait plus loin. Il eut soin de faire dire par son messager que, s'il s'adressait à un établissement aussi éloigné, c'était non-seulement à cause de la haute réputation, de la popularité que la qualité de son boeuf avait acquise à cette maison, mais encore parce que le précédent fournisseur du gentleman, le traiteur inflexible, donnait de la viande tellement dure qu'elle était indigne de servir de nourriture à des gens comme il faut, et même à toute créature humaine. L'excellent effet de cette démarche politique fut démontré par l'arrivée presque immédiate d'une petite pyramide culinaire en étain, dont l'architecture curieuse était composée de plats recouverts: le boeuf bouilli en formait la base, et un pot de bière écumante en était le couronnement. Lorsque l'on eut décomposé cet édifice, ses différentes parties constitutives présentaient tous les éléments désirés d'un repas appétissant, auquel Swiveller et son ami se mirent joyeusement en devoir de faire largement honneur.