«Puissions-nous, s'écria Richard en piquant sa fourchette dans les flancs d'une grosse pomme de terre rissolée, puissions-nous ne jamais connaître de pire moment que celui-ci! J'aime cette manière d'envoyer les pommes de terre avec leur peau; il y a quelque chose d'agréable à tirer ce tubercule de son élément natif, si je puis employer cette expression, et c'est un plaisir que ne connaissent pas les riches et les puissants de ce monde. Ah! l'homme ici-bas a besoin de bien peu de chose, et il n'en a pas longtemps besoin! Comme c'est vrai cela… après dîner!

— J'espère que le restaurateur a besoin de peu de chose, dit Frédéric; et j'espère aussi pour lui que ce peu de chose, il n'en aura pas besoin longtemps. Je ne vous crois pas en état de payer la dépense.

— Je vais passer chez ce restaurateur et je réglerai avec lui, répondit Swiveller en clignant de l'oeil d'une manière significative. Le garçon n'a aucun recours contre nous: voilà les provisions consommées, Fred; tout est absorbé.»

De fait, le garçon parut s'accommoder de cette vérité; car, lorsqu'il revint chercher les plats et les assiettes vides, et que Swiveller lui dit d'un ton d'insouciante dignité qu'il passerait bientôt chez son maître pour régler, le garçon montra d'abord quelque trouble et marmotta entre ses dents quelques mots, comme: «Payement au comptant, pas de crédit,» et autres balivernes; mais, après tout, il se résigna facilement et demanda seulement à quelle heure il plairait à monsieur de venir payer, disant que, comme il était personnellement responsable pour le boeuf, les légumes, etc., il fallait qu'il se trouvât là. Swiveller, après s'être donné l'air de calculer mentalement ses nombreux engagements d'un bout à l'autre, répondit qu'il serait au restaurant entre six heures moins deux minutes et six heures sept. Le garçon dut sortir avec cette garantie peu rassurante; alors Swiveller tira de sa poche un carnet tout graisseux et y traça une marque.

«C'est sans doute pour vous rappeler le traiteur, dit Trent en ricanant, dans le cas où vous pourriez l'oublier par mégarde?

— Non, Fred, répondit gravement Richard en continuant d'écrire comme un homme très-affairé; ce n'est pas tout à fait cela. Je note dans ce petit livre les noms des rues où il m'est interdit de passer, tant que les boutiques en sont ouvertes. Notre dîner d'aujourd'hui me ferme Long-Acre. La semaine dernière, j'ai acheté une paire de bottes dans Great-Queen-Street, et je ne puis plus aller par là. Maintenant, si je veux me rendre au Strand, il n'y a plus pour moi qu'un chemin, et encore faudra-t-il que je me le ferme en y achetant ce soir une paire de gants. Toutes les issues sont si bien bouchées que si, d'ici à un mois, ma tante ne m'envoie de l'argent, je serai forcé d'aller m'établir à trois ou quatre milles de Londres pour pouvoir circuler avec sécurité.

— Mais ne craignez-vous pas qu'à la longue elle ne se fatigue?

— J'espère que non; cependant le nombre de lettres que j'ai à lui écrire d'ordinaire pour l'attendrir est de six, et cette fois nous ne lui en avons pas envoyé moins de huit sans obtenir aucun effet. Demain matin, je lui écrirai de nouveau. Je compte faire beaucoup de pâtés et arroser ma lettre de larmes que je verserai du flacon à l'essence de poivre pour leur donner un air plus sombre et plus pénitent. «Ma chère tante, je suis dans un état d'esprit tel, que je sais à peine ce que j'écris. — Un pâté. — Si vous pouviez me voir en ce moment versant des pleurs amers sur les fautes de mon passé!… — Poivrière. — Quand j'y pense, ma main tremble…» — Encore un pâté. — Ma foi, si cela ne produit rien, tout est fini.»

En parlant ainsi, Swiveller avait achevé de tracer sa note; il replaça le crayon dans son petit étui et ferma le carnet d'un air parfaitement calme et sérieux. Frédéric songea alors qu'il avait un engagement qui l'appelait dehors, et laissa Richard en compagnie du vin rosé et de ses méditations sur miss Sophie Wackles.

«C'est un peu subit, se dit Richard, secouant la tête avec un regard profond et jetant en désordre des lambeaux de poésies à travers ses réflexions, comme de la vile prose, habitude qu'on lui connaît: si le coeur de l'homme est accablé de crainte, ce brouillard se dissipe quand miss Wackles apparaît: miss Wackles, cette délicieuse créature!… C'est la rose vermeille qui éclôt sous les rayons de juin. On ne peut nier qu'elle ne soit aussi, comme une douce mélodie jouée sur un instrument harmonieux. C'est réellement un peu subit. Assurément, il n'est pas urgent de rompre immédiatement avec elle, à cause de la petite soeur de Fred; mais il vaut mieux ne pas aller trop loin. Si je dois lui battre froid, il sera bon de le faire tout de suite. Il y aurait lieu à une action judiciaire pour rupture de promesse, premier point. Sophie pourra trouver un autre mari, second point. Il est probable que… Non, cela n'est pas probable; mais, en tout cas, il vaut mieux se tenir sur ses gardes.»