S'adressant alors à la mère:

«Kit a toujours été bien bon pour moi, bien obligeant. J'espère qu'il regrettera ce qui s'est passé, qu'il se conduira ailleurs comme il faut et qu'il n'aura pas trop de chagrin. C'est pour moi quelque chose de bien pénible de me séparer ainsi de lui, mais il n'y a pas de remède. Il faut que cela soit. Adieu!»

Les yeux baignés de larmes, le visage tout bouleversé par suite de la triste scène qu'elle avait laissée chez elle, du coup terrible qu'elle avait reçu, de la commission qu'elle avait dû accomplir, enfin de mille peines, de mille sentiments affectueux qui se croisaient dans son coeur, l'enfant se précipita vers la porte, et disparut aussi rapidement qu'elle était venue.

La pauvre femme, qui n'avait aucun motif pour douter de son fils, et qui n'avait au contraire que des raisons de croire à son honneur et à sa sincérité, était cependant restée interdite en voyant qu'il n'avait pas trouvé un mot pour se défendre. Des idées de folie amoureuse, d'inconduite, d'indélicatesse, traversèrent son esprit et lui enlevèrent le courage d'interroger son fils; elle se rappela ces absences nocturnes qu'il avait expliquées si étrangement et leur attribua quelque motif illicite. Épouvantée, elle se jeta sur un siège en joignant convulsivement les mains et pleurant avec amertume. Kit ne fit pourtant aucun effort pour la consoler, et il resta comme égaré. En ce moment, le petit enfant qui était dans le berceau s'éveilla et se mit à crier; celui qui était dans le panier à linge tomba sur le dos avec le panier par- dessus lui et disparut; la mère n'en pleura encore que plus fort et n'en berça que plus vite le petit réveillé, tandis que Kit, insensible à tout ce tumulte, à tout ce mouvement, restait plongé dans son état de complète stupéfaction.

CHAPITRE XI.

Le calme et la solitude ne devaient plus régner sous le toit qui abritait l'enfant. Dès le lendemain matin, le vieillard était en proie à une fièvre furieuse, accompagnée de délire; sous le coup de ce désordre de ses facultés, il resta plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il y avait bonne garde autour de lui; mais les gardiens étaient des étrangers, de ces gens pour qui les soins de ce genre sont un commerce, qui en font le but de leur avidité, et qui, dans les moments d'intervalle que leur laissait la surveillance du vieillard, se réjouissant de compagnie, comme une horrible troupe de spectres, mangeaient, buvaient, faisaient bombance: car la maladie et la mort sont leurs dieux domestiques.

Au milieu de ce bruit, de cette affluence produite par un malheur, Nelly était plus seule qu'elle ne l'avait jamais été; seule avec sa pensée, seule dans son dévouement envers celui qui se consumait sur son lit de douleur, seule avec son chagrin sincère, avec sa tendresse sans calcul. Jour et nuit, elle se tenait au chevet de ce malade qui ne connaissait pas son état; elle allait au-devant de tous ses besoins, elle l'entendait l'appeler sans cesse par son nom, et sans cesse exprimer l'anxiété qu'elle lui inspirait et qui dominait les divagations de la fièvre.

La maison ne devait pas leur appartenir plus longtemps. Il semblait dépendre du bon plaisir de M. Quilp que le malade restât ou non dans sa chambre même. À peine le vieillard s'était-il alité, que le nain prit possession en règle du local et de tout ce qui s'y trouvait, en vertu de pouvoirs légaux que l'on n'avait pas prévus, mais que personne ne songea à mettre en doute. Ayant assuré ce point important, avec l'aide d'un homme de loi qu'il avait amené à cet effet, M. Quilp procéda à son installation dans la maison, où il garda près de lui son affidé, pour défendre ses droits contre tout venant. Il prit donc en ce lieu ses quartiers à son aise, aussi largement qu'il lui plut.

Ainsi il s'établit dans l'arrière-magasin, après avoir eu soin d'abord de couper court à toute affaire de négoce en fermant la boutique. Parmi les vieux meubles, il choisit pour son usage particulier le fauteuil le plus beau et le plus confortable, et pour son ami un autre fauteuil aussi affreux qu'incommode; il les fit porter dans la pièce qu'il s'était réservée, et se plaça fièrement dans son siège de parade. Cette partie de la maison était fort éloignée de la chambre du vieillard: cependant M. Quilp jugea qu'il serait prudent, comme précaution hygiénique contre la contagion de la fièvre et comme moyen salutaire de fumigation, non-seulement de fumer lui-même sans relâche, mais de forcer son ami légal à en faire autant. En outre, il envoya par exprès, au débarcadère, chercher le jeune homme aux culbutes: celui-ci, qui accourut en toute hâte, reçut l'ordre de s'asseoir sur un troisième siège auprès de la porte, de fumer continuellement dans une grosse pipe que le nain avait préparée à son intention, et défense expresse lui fut faite de la retirer de ses lèvres, fût-ce une seule minute, sous quelque prétexte que ce fût. Ces dispositions terminées, M. Quilp promena autour de lui en riant un regard d'ironique satisfaction, s'applaudissant d'avoir introduit ce qu'il appelait du confort dans la maison.

Le coadjuteur, qui portait l'harmonieux nom de Brass, avait deux raisons puissantes pour ne pas juger aussi favorablement ces dispositions: la première, c'est qu'il ne pouvait réussir à se poser convenablement dans son fauteuil à la fois dur, anguleux, glissant et renversé; la seconde, c'est que la fumée de tabac lui avait toujours causé des étourdissements et des nausées. Mais, comme il était dans la dépendance de M. Quilp, et qu'il lui importait énormément de conserver la protection du nain, il s'efforçait de sourire, pour témoigner de sa docilité, avec la meilleure grâce possible.