— Oh! oui, dit l'autre garçon! Venez-y donc! Voulez-vous laisser la cage tranquille… Voulez-vous me laisser tordre le cou à l'oiseau? Le maître m'a dit de le faire. Voulez-vous laisser la cage tranquille?
— Donnez-la-moi, donnez, chiens que vous êtes!… hurla Quilp. Battez-vous à qui l'aura, chiens que vous êtes! ou bien c'est moi- même qui tordrai le cou à l'oiseau.»
Sans qu'il fût nécessaire de les y pousser davantage, les deux jeunes garçons tombèrent l'un sur l'autre, s'escrimant des dents et des ongles, tandis que Quilp, tenant la cage d'une main et, de l'autre, labourant avec ardeur le sol de son couteau, excitait les combattants à redoubler leurs coups par ses cris féroces et les sarcasmes qu'il leur lançait. Tous deux étaient d'égale taille; ils se roulaient en échangeant des horions qui n'étaient pas une plaisanterie. Kit, enfin, assena un coup de poing bien dirigé dans la poitrine de son adversaire, se dégagea et se releva prestement; puis, arrachant la cage des mains de Quilp, il s'enfuit avec son butin.
Il ne s'arrêta dans sa course qu'en arrivant chez lui. La vue de sa figure ensanglantée causa une profonde épouvante à la mère, et fit jeter des cris d'effroi au plus âgé des deux enfants.
«Bonté du ciel! Kit, dit vivement mistress Nubbles, qu'y a-t-il donc? que venez~vous de faire?
— Ce n'est rien, mère, répondit-il en s'essuyant le visage avec la serviette accrochée derrière la porte. Je n'ai point de mal, n'ayez pas peur. Je me suis battu pour un oiseau, et je l'ai gagné, voilà tout. Taisez-vous, petit Jacob. Je n'ai jamais vu un enfant aussi méchant.
— Comment! vous vous êtes battu pour un oiseau! s'écria la mère.
— Oui, je me suis battu pour un oiseau… et le voici! C'est l'oiseau de miss Nelly, ma mère; on allait lui tordre le cou. Je l'ai empêché; moi!… Ah! ah! ah!… Ils voulaient lui tordre le cou, et devant moi encore!… plus souvent, ma mère! Ah! ah! ah!»
Kit, en riant de tout son coeur, avec sa face enflée et meurtrie, qui sortait de la serviette, communiqua sa gaieté au petit Jacob; la mère se mit à rire à son tour; le poupon, à chanter et à gigoter avec joie; et tous rirent de compagnie, un peu en l'honneur du triomphe de Kit, mais surtout parce qu'ils s'aimaient beaucoup les uns les autres. Après cet accès d'hilarité, Kit montra l'oiseau aux deux enfants comme une grande et précieuse rareté (ce n'était qu'une pauvre linotte); puis, cherchant à la muraille un vieux clou, il se fit avec une table et une chaise un échafaudage sur lequel il grimpa lestement pour arracher le clou avec ardeur.
«Voyons, dit-il; il faut que j'accroche la cage près de la fenêtre… Ce sera plus agréable pour l'oiseau… De là, il apercevra le ciel tout à son aise, si ça lui plaît. Il chante bien, allez, je puis vous le garantir.»