Il errait en imagination sur ces terrasses, il s'y était même égaré lorsqu'il entendit tousser encore. À ce bruit, le sentiment de la réalité renaît; les allées de gazon de ses jardins imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied. Il se soulève un peu sur son lit, et écartant d'une main le rideau, il regarde hors de l'alcôve.
C'était bien toujours sa même chambre, éclairée en ce moment par une chandelle; mais avec quel profond étonnement il voit toutes ces bouteilles, tous ces bols, tous ces linges exposés au feu, tous les objets enfin qu'on rencontre dans la chambre d'un malade! Tout était propre et net, mais cette chambre était bien différente de ce que Richard l'avait laissée quand il s'était mis au lit. Une fraîche senteur d'herbes et de vinaigre remplissait l'atmosphère; le plancher était arrosé; le… Eh! quoi, la marquise!… Oui, la marquise assise à table et jouant toute seule au cribbage. Elle était là, appliquée à son jeu, toussant parfois tout bas comme si elle craignait d'éveiller M. Swiveller, taillant les cartes, coupant, distribuant, jouant, comptant, marquant, s'acquittant enfin de toutes les opérations du cribbage, comme si elle n'eût jamais fait autre chose depuis sa naissance.
M. Swiveller resta quelque temps à la contempler; puis laissant retomber le rideau, il posa de nouveau sa tête sur l'oreiller.
«Je fais un rêve, pensa-t-il, c'est évident. Quand je me suis mis au lit, mes mains n'étaient pas faites de coquilles d'oeufs; et maintenant je puis parfaitement voir à travers. Si ce n'est pas un rêve, je me serai réveillé par aventure en pleine Arabie, dans le pays des Mille et une Nuits et non pas à Londres. Mais il n'y a pas de doute que je suis endormi.»
Ici la petite servante eut un nouvel accès de toux.
«Prodigieux! pensa Richard. Jamais je n'avais rêvé d'une toux réelle, comme celle-là». Au reste, j'ignore si j'ai jamais rêvé de toux ou d'éternuement. Peut-être est-ce dans la philosophie des songes un article dont on ne rêve pas. Une autre toux!… Une autre!… Décidément, c'est un peu fort pour un rêve.»
Afin de se fixer lui-même sur la réalité des choses, M. Swiveller, après réflexion, se pinça le bras.
«Voilà qui est encore plus étrange! pensa-t-il. Quand je me suis mis au lit, j'étais plutôt gras que maigre, et maintenant je n'ai plus que la peau sur les os. Il faut que je passe un nouvel examen…»
Le résultat de cette dernière inspection de la chambre fut de convaincre Swiveller que les objets dont il se voyait entouré étaient bien réels, et qu'il les contemplait sans aucun doute avec des yeux éveillés.
«Alors, se dit-il, je vois ce que c'est: c'est une nuit des contes arabes. Je suis à Damas ou bien au grand Caire. La marquise est un Génie; elle aura fait avec un autre Génie un pari, à qui montrerait le plus beau jeune homme du monde, le plus digne de devenir l'époux de la princesse de la Chine; elle m'a transporté avec ma chambre pour me soumettre à la comparaison. Peut-être, ajouta-t-il en se tournant languissamment sur son oreiller et regardant du côté de la ruelle, peut-être la princesse est-elle encore là… Non, elle est partie.»