Tout le monde se tut. Brass resta quelque temps à sourire avec une sorte de malice, comme s'il allait lâcher encore quelque coq-à- l'âne de premier choix, et finit par dire:

«Eh bien! pour abréger, voilà où cela me conduit: si la vérité s'est fait jour, comme cela est arrivé, de manière qu'on ne puisse en douter (et quelle sublime et grande chose c'est que la vérité, quoique, comme tant d'autres choses sublimes et grandes, l'orage et le tonnerre, par exemple, nous ne soyons pas toujours parfaitement satisfaits de la voir en face); j'aime mieux perdre cet homme que de laisser cet homme me perdre. C'est pourquoi, s'il y en a un qui doive déchirer l'autre, je préfère jouer ce rôle et prendre cet avantage. Ma chère Sarah, comparativement parlant, vous n'avez rien à craindre. Je relate ces faits pour ma propre sûreté.»

Après cela, M. Brass se mit à raconter toute l'histoire avec une extrême volubilité; pesant lourdement sur son aimable client, et se représentant comme un petit saint, bien que sujet, il le reconnut, aux faiblesses humaines. Voici comment il conclut:

«À présent, messieurs, je ne suis pas homme à faire les choses à demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce qu'il vous plaira. Si vous voulez mettre ma déposition par écrit, rédigez-en immédiatement la teneur. Vous aurez des ménagements pour moi, j'en suis sûr. Vous êtes des hommes de coeur, et vous avez des sentiments. J'ai cédé à Quilp par nécessité; car si la nécessité n'a pas de loi, cela ne l'empêche pas d'avoir les hommes de loi. Je me livre donc à vous par nécessité, mais aussi par politique, et pour obéir aux mouvements de sensibilité qui depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs. Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez-le sous vos pieds. Voilà longtemps qu'il m'en fait autant.»

Arrivé au terme de cette péroraison, Sampson arrêta tout court le torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit comme savent sourire seuls les flatteurs et les lâches.

Miss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-là tenu appuyé sur ses mains, et, mesurant Sampson de la tête aux pieds, elle dit avec un ricanement amer:

«Quand je pense que cet être-là est mon frère!… Mon frère, pour qui j'ai travaillé, pour qui je me suis usée à la peine; mon frère, chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme!

— Ma chère Sarah, répondit Sampson en se frottant légèrement les mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous… vous êtes contrariée, Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites, vous vous exposez.

— Oui, pitoyable poltron, je vous comprends. Vous avez eu peur que je ne prisse les devants sur vous. Moi! moi! me croire capable de me laisser prendre à dire un mot! Non, non, j'eusse résisté dédaigneusement à vingt ans d'attaques comme celles-là.

— Hé! hé! dit avec un sourire niais Sampson Brass, qui, dans son profond affaissement, semblait réellement avoir changé de sexe avec sa soeur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques étincelles de virilité qui avaient pu briller en lui, vous croyez cela: il est possible que vous le croyiez; mais vous auriez changé d'avis, mon garçon. Vous vous seriez rappelé la maxime favorite du vieux Renard, notre vénérable père, messieurs: «Méfiez-vous de tout le monde.» C'est une maxime qu'on doit avoir présente à l'esprit durant la vie entière! Si vous n'étiez pas encore décidée à acheter votre salut, au moment où je suis venu vous surprendre, je soupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je fait, moi; et je vous en ai épargné l'ennui et la honte. La honte, messieurs, ajouta Brass se donnant l'air légèrement ému, s'il y en a, qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse pas!…»